Cette semaine dans l’émission de décryptage de RCF Belgique, les débatteurs conviés étaient Rik Torfs, professeur honoraire et ancien recteur de la K.U. Leuven, Serge Maucq, prêtre diocésain dominicain et Christophe Herinckx, théologien et journaliste à CathoBel. Parmi les différents sujets abordés, c’est certainement celui de la solidarité envers les personnes démunies qui a le plus fait débattre les décrypteurs du jour. Deux éléments concomitants nourrissaient leurs réflexions : d’une part la somme record récoltée par l’opération caritative CAP48 et, quelques jours plus tard, la publication par le pape Léon XIV de sa première exhortation apostolique. Dans ce document signé le 4 octobre (en mémoire de saint François d’Assise) et diffusé quelques jours plus tard, le souverain pontife place les démunis au centre de l’Église, de la religion chrétienne et du monde de demain. Un texte dont nos trois débatteurs ont accepté de faire une exégèse express.
Le jeudi 9 octobre, le pape Léon XIV a publié sa première exhortation apostolique : « Dilexi te » (Je t’ai aimé), tel est le titre de ce document ; des mots tirés de l’Apocalypse. Les 121 paragraphes de ce texte sont consacrés à l’option préférentielle de l’Église pour les pauvres. Il s’agit du premier texte magistériel de son pontificat et il s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur, en faisant écho notamment au « Dilexit nos » de François et en reprenant, en fait, des notes laissées par ce dernier.
Pour Rik Torfs, cette première exhortation apostolique est « un beau texte qui résume le passé de l’Église tout en dessinant quelques options futures ». En effet, pendant la plus grande partie de cet écrit fluide, ce sont plus de 2000 ans de chrétienté que le pape passe en revue, à l’aune d’une démarche historiographique assumée : raconter l’histoire de l’Église selon une perspective de charité. « J’ai voulu rappeler cette histoire bimillénaire d’attention ecclésiale envers les pauvres pour montrer qu’elle fait partie intégrante du cheminement ininterrompu de l’Église » écrit le souverain pontife en résumé de sa démarche.
Découvrez le texte de DILEXI TE, la première exhortation apostolique du pape Léon XIV !
Je est un autre
Qui est la première personne du singulier qui s’exprime dans ce texte ? Pour le théologien Christophe Herincks, la prégnance de François ne fait aucun doute : « Cette exhortation se situe clairement dans la lignée du pape François et de sa dénonciation d’un système économique mondial ». Serge Maucq y voit même un passage de relai dont Léon serait légèrement en retrait : « On a un texte qui est écrit à quatre mains. On n’a donc pas encore ici un texte de Léon, on a principalement la continuation de François, ce qui ne veut pas dire que ça soit sans importance ».
Le rôle que joue François dans « Dilexi te » est au moins double : il est le co-auteur de ce texte, c’est évident, mais il est en aussi l’un des personnage marquants puisqu’il fait partie des personnalités exemplaires citées entre guillemets. À titre d’exemple, cette déclaration fracassante prononcée dans l’enceinte du Vatican trois jours seulement après sa prise de fonction : « Ah comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres ». Une citation qui donne le la de la toute première exhortation de son successeur.
Mais Rik Torfs a tenu à modérer quelque peu cette confusion des auteurs : « On perçoit quand même en filigrane le tempérament du pape actuel qui n’est pas aussi vigoureux que celui du précédent. C’est un texte relativement prudent ». Et Serge Maucq de conclure sur ce point : « C’est un texte qui n’est pas très surprenant mais qui arrive à un moment surprenant. On attendait une encyclique sur l’intelligence artificielle et c’est une exhortation sur le pauvre qui nous arrive… C’est presque aussi surprenant que certaines nominations d’évêques ».
Que dit ce texte ?
Christophe Herincks résume « Dilexi te » comme ceci : « Léon démontre dans ce texte que la solidarité fait vraiment partie de l’ADN du christianisme et du chrétien. La solidarité c’est plus que de la compassion ou de la miséricorde. La foi appelle une action sociale concrète de la part des chrétiens. Et il y a aussi un appel aux gouvernements à changer ce qu’on appelle, depuis Jean-Paul II, les structures de péché ».
« La condition des pauvres – nous dit Léon XIV – est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment notre vie, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Église ». Dans ce texte d’une centaine de pages il est certes question de la place des pauvres au sein de l’Église mais surtout de la façon dont cette place doit être repensée aujourd’hui.
Par ailleurs, toujours selon Christophe Herincks, « dans la lignée de son prédécesseur Léon XIII, le pauvre devient de plus en plus acteur et pas simplement un objet de charité ». Mais de qui parle-t-on aujourd’hui quand on parle des pauvres ? L’audace et la modernité de ce texte réside aussi en ce que, à l’aune d’un monde complexe, brutalement excluant et injuste souvent, Léon a conscience que l’Église essentialise un peu la figure du pauvre. « Il serait plus correct de parler des nombreux visages des pauvres et de la pauvreté, car il s’agit d’un phénomène diversifié » précise le souverain pontife au terme d’une longue réflexion sur le monde contemporain.
Les démunis à tout prix
En citant le François le plus radical : « il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser par les pauvres » on a parfois l’impression que les pauvres sont à ce point centraux pour le pape Léon qu’il faudrait absolument qu’il y en ait toujours un peu, quelque part, sans quoi l’Église perdrait sa boussole. Il parle bien, en effet, d’une « option préférentielle de Dieu pour les pauvres ».
Ce texte n’en est pas moins politique : « les sociétés dans lesquelles nous vivons privilégient souvent des critères d’orientation de l’existence et de la politique marqués par de nombreuses inégalités » peut-on lire. Pour Rik Torfs « le pape dénonce les structures injustes, il ne croit pas à la Main invisible de l’économiste Adam Smith ». Smith est un penseur qui, dans son ouvrage La Richesse des nations, affirme que la recherche de l’intérêt personnel par les individus, dans une économie de marché, conduit qu’on le veuille ou non à la richesse et à l’intérêt général. Et Rik Torfs de poursuivre « le pape s’inscrit contre cette idée, il dit en effet que les structures doivent être changées, mais il ne dit pas exactement dans quelle direction. Il laisse donc une marge pour des initiatives, des solutions et des systèmes potentiellement différents ».
Le pape Léon, comme son prédécesseur, s’inscrit en effet en faux contre l’idée d’un progrès uniforme et bénéfique à tous : « Nous avons progressé sur plusieurs plans mais nous sommes analphabètes en ce qui concerne l’accompagnement, l’assistance et le soutien aux plus fragiles » affirme-t-il. Le caractère social, voire socialiste de ce texte, peut rappeler ce que de nombreux romains disaient sans ironie ni méchanceté du temps du règne de François : « L’ultimo communista verace sta ar Vaticano » (le dernier vrai communiste est au Vatican).
Généreuse Belgique
Plus proche de nous, loin des grandes déclarations programmatiques, la 68e édition de CAP48 a battu cette année un nouveau record. L’opération caritative de la RTBF en faveur des personnes en situation de handicap et des jeunes en difficulté, a permis de récolter un montant inédit plus de 9 millions d’euros le week-end dernier. C’est une somme considérable qui démontre que la solidarité des belges est bien réelle. Dans le même temps, le gouvernement de Wever rogne un peu sur tout, y compris sur la solidarité. En effet, la réduction de la déductibilité fiscale des dons aux asbl en Belgique limite quelque peu les élans des donateurs potentiels. Sans parler du plan « Grand froid » qui à terme pourrait ne plus être pris en charge par le gouvernement fédéral au nom, entre autre, des économies qu’il faut faire et de la dernière réforme de l’État qui entérine à ce sujet comme à d’autres le crépuscule de la solidarité entre le nord et le sud du pays.
Ce constat des plus contradictoires faisait dire à Serge Maucq, qui cherchait la lueur d’espoir dans une période caractérisée selon lui par l’individualisme, que « nous sommes dans une société où le Bien commun n’est plus à l’apogée des valeurs. Donc, je me réjouis de constater que dans ce climat très individualiste il y a des poches et des fenêtres de solidarité. Et ce ne sont pas exactement les mêmes qui donnent au CAP48 et ceux qui déduisent fiscalement leurs dons. Comme ces opérations sont médiatisées par des organes d’information et de divertissement, cela donne lieu à l’implication de nombreuses couches de la société ».
Le pas de côté de l’État belge
Le gouvernement fédéral dirigé par Bart De Wever a en effet décidé récemment de réduire la déductibilité fiscale des dons aux associations de 45 % à 30 %. Une mesure qui a suscité de vives réactions dans le secteur associatif, inquiet des conséquences sur le financement d’activités essentielles au secteur. Pour Rik Torfs c’est un peu circulez y’a rien à voir : « Le changement de déductibilité ne signifie pas que l’on ne peut plus donner ». Et Rik Torfs de poursuivre en émettant l’idée qu’il n’est ni injustifié ni négatif que les solidarités ne passent pas nécessairement par l’État : « Cet écart entre les efforts individuels et ceux de l’État en termes de solidarité est particulièrement parlant. Beaucoup de gens se méfient de l’État et préfèrent certainement agir eux-mêmes au lieu de compter sur la politique pour le faire ».
Pour serge Maucq par contre « il y a là certainement un recul. Mais c’est aussi une question pour l’Église, car on sent très bien qu’il y a actuellement dans la recherche d’identité des générations montantes – recherche sans doute légitime – une diaconie, une dimension du service, qui n’est pas en hausse… ». Une tendance à l’isolement, y compris dans la foi, à laquelle, dans son « Dilexi te », Léon répond clairement que « la religion chrétienne ne peut se limiter à la sphère privée » et que « la charité n’est pas facultative, c’est le critère du vrai culte ».
Julien PAUL
Notes : ci-après quelques citations tirées du texte « Dilexi te » qui ont nourri la rédaction de cet article et l’échange radiophonique qu’il relate :
P. 12 : « Lorsqu’on affirme que le monde moderne a réduit la pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres temps qui ne sont pas comparables avec la réalité actuelle ».
P. 14 « Il faut toujours relire l’Évangile pour ne pas risquer de le remplacer par la mentalité mondaine ».
P. 15 : De la mangeoire de l’étable à la croix, « on peut parler théologiquement d’une option préférentielle de Dieu pour les pauvres ».
P21 (citant Jean) : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas ».
P. 26 : « Pourquoi compliquer ce qui est si simple ? Les appareils conceptuels sont faits pour favoriser le contact avec la réalité que l’on veut expliquer, et non pour nous en éloigner ».
P. 27 : « La vie des premières communautés ecclésiales, racontées dans le canon biblique et parvenu jusqu’à nous comme Parole révélée, nous est offerte comme un exemple à imiter et comme un témoignage de la foi qui agit par charité ».
P. 20 : « Trois jours après son élection, mon Prédécesseur avait exprimé aux représentants des médias son souhait que le soin et l’attention aux pauvres soient plus clairement présents dans l’Église : Ah comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres ».
P. 35 : « La charité n’est pas facultative, c’est le critère du vrai culte ».
P. 36 : « L’aumône est le rétablissement de la justice et non un geste paternaliste ».
P. 39 : « La compassion chrétienne se manifeste de manière particulière dans le soin des malades et des souffrants ».
P. 87 (citant François) : « il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser par les pauvres ».
P. 89 : « J’ai voulu rappeler cette histoire bimillénaire d’attention ecclésiale envers les pauvres pour montrer qu’elle fait partie intégrante du cheminement ininterrompu de l’Église ».
P. 91 : « Nous avons progressé sur plusieurs plans mais nous sommes analphabètes en ce qui concerne l’accompagnement, l’assistance et le soutien aux plus fragiles… ».
P. 96 : « La religion chrétienne ne peut se limiter à la sphère privée ».
P. 98 : « L’aumône, qui n’a pas bonne réputation aujourd’hui, souvent même parmi les croyants ».
