Il y a quelques semaines, 63.000 Américains se sont rassemblés en périphérie de Phoenix (Arizona), pour commémorer la figure de Charlie Kirk, chrétien évangélique conservateur assassiné le 10 septembre. Ce qui s’y est passé et les prises de paroles qui s’en sont suivies m’ont questionnée. Quel peut être le rôle de la religion dans nos sociétés sécularisées, en proie à la polarisation et à la violence?
En 2022 le sociologue allemand Hartmut Rosa publiait l’essai Pourquoi la démocratie a besoin de la religion.
Son titre ne posait pas une question mais assenait une affirmation, au risque d’être mal reçu. Rosa justifiait sa position à partir d’une analyse de la crise du vivre ensemble qui frappe nos sociétés occidentales. Epuisées par la nécessité de rééquilibrer constamment un système social énergivore qui guette la performance à tout prix – conduisant les individus à l’isolement, à l’agressivité et au burn-out –, nos sociétés, disait-il, ont besoin de recouvrer un vivre ensemble serein et pacifié.
Pour s’en donner les moyens, elles doivent recréer des lieux où l’on peut faire l’expérience du dialogue et de la "résonance". Car si, dans le domaine musical, "résonance" signifie la connexion entre plusieurs sons qui entrent en contact et produisent une vibration capable d’accroitre leur durée et leur force, alors il faut de la "résonance" dans les sociétés pour restaurer leur capacité à produire du "commun" et sortir de la crise qui les frappe.
En affirmant la nécessité de la "résonance", Rosa indiquait alors l’importance de recréer des espaces où les individus puissent focaliser l’attention sur ce qui rend possible la connexion et qui rétablit les relations en éduquant au dialogue et à l’écoute. Puisque la religion est en mesure de générer de tels espaces, alors elle a sa place dans la société.
Son analyse me paraît pertinente. Notre culture occidentale a fait de l’individualisme, de l’indépendance et de la performance ses signes de réussite. Identifiant la liberté avec le choix entre tous les possibles, elle a préféré l’expression individuelle, libre de toute contrainte, à la référence à des valeurs communes. Perdant de vue l’universel, elle a contribué à éroder le tissu social commun en laissant un vide que les idéologies peinent à combler.
Le dialogue et la délibération, ressources fondamentales pour le politique et nourriture essentielle de la démocratie, ont ainsi progressivement cédé la place à la polarisation et à l’affrontement. Les fake news ainsi que les théories complotistes témoignent de la faiblesse de cette culture à éduquer les personnes à discerner le vrai et le faux et à juger les faits. Dans ce contexte de post-vérité, l’invitation de Rosa à recréer des espaces de "résonance" en faisant aussi appel à la religion me paraît justifiée.
J’en reviens ainsi au rassemblement de Phoenix. La "religion" à laquelle se réfère Rosa n’est cependant pas celle de Charlie Kirk. L’objectif déclaré de l’association Turning Point créée par ce dernier est plus un projet politique dicté par la religion que la création d’espaces de "résonance" éduquant à l’écoute et au dialogue.
Face à une jeunesse ballottée entre perte de sens et culture woke, l’association ne cache pas sa volonté de vouloir la ramener à la foi chrétienne en érigeant cette dernière comme référence éthique pour toute la société et comme fondement de son organisation sociale et politique. Bref, une méthode coercitive proche du fondamentalisme, comme une sorte de "charia chrétienne".
Et pourtant, l’analyse de Rosa reste pertinente. Car, si le dogmatisme et le fondamentalisme religieux sont des réponses erronées à la culture de la post-vérité, le fait que ces mouvances existent et qu’elles parviennent à intéresser les gens témoigne qu’il y a un besoin de sens et de commun dans nos sociétés et qu’il est urgent d’y répondre.
Or si, comme le suggère Rosa, la religion permet la création d’espaces dans lesquels on peut entrer en résonance les uns avec les autres et partager des valeurs éthiques communes comme la justice, la solidarité, le soin, la protection des plus vulnérables, etc., alors il faut reconnaître à la religion sa légitimité dans l’espace public. Le fait de la bannir au nom d’une prétendue "neutralité" est probablement une erreur aussi nuisible que le fait de céder aux sirènes du fondamentalisme. Avant Hartmut Rosa, d’ailleurs, le philosophe Jurgen Habermas avait déjà souligné l’importance de la présence des religions dans l’espace public.
Sans rien céder à l’autonomie et à la séparation entre politique et religion, il avait pu reconnaître à la religion la capacité d’offrir à la société des outils importants pour assurer le dialogue et la communication, rendant ainsi possibles la mise en place d’un monde commun et la pratique d’une véritable éthique de la discussion.
Laura RIZZERIO philosophe, UNamur

