Guillaume de Stexhe: « Il faudrait que l’université s’investisse bien plus que dans une simple cérémonie de rentrée »


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Guillaume de Stexhe: « Il faudrait que l’université s’investisse bien plus que dans une simple cérémonie de rentrée »
La messe de rentrée académique 2024 fut-elle la dernière pour l'UCLouvain? ©CathoBel
Par Guillaume de Stexhe
Publié le
14 min

Philosophe, professeur émérite de l'Université Saint-Louis, Guillaume de Stexhe réfléchit, de longue date, au rôle que les universités peuvent jouer dans l'accompagnement spirituel de leurs communautés. Il nous livre ce texte, dont le titre original est "L'université : avec esprit et vérité".

A Louvain, la « messe du saint Esprit » traditionnelle de la rentrée académique ne réunissait plus grand monde, à part les diverses autorités et les prêtres (étrangers…) étudiants à l’université : elle sera cette année remplacée par une « célébration de la parole », et une eucharistie de rentrée aura lieu à la paroisse étudiante, deux jours plus tard. Sur le site de Saint Louis - Bruxelles, qui compte de nombreux étudiants et membres du personnel musulmans, l’an dernier déjà on avait différencié une eucharistie de rentrée organisée par la paroisse universitaire et un moment de partage interconvictionnel s’adressant à tous les membres de l’université. J’essayerai ici d’esquisser ici une mise en perspective de ces changements [1], en trois moments : l’université catholique ( Esprit), la déchristianisation ( Vérité), la célébration.

1. Esprit: que signifie une "université catholique"?

Réfléchissons un peu mieux qu’en simples termes d’identité permanente, d’appartenance ou de propriété.  Il est précieux que certaines universités ne soient pas animées par les seules logiques internes de la connaissance et des techno-sciences, qui se programment et se régulent elles-mêmes – souvent surtout au bénéfice de la seule « croissance », ou de qui les finance. Pour donner le meilleur de lui-même (et peut-être éviter le pire…), le travail de la rationalité [2] à l’université – enseignement, recherche, service à la société - gagne à y être animé par un esprit, ou plus modestement se référer à lui :  pour s’ouvrir aux différents registres de la « raison », aux profondeurs et horizons du sens, pour intégrer ce travail dans une histoire personnelle et collective d’humanité, l’interroger sur ses limites et sur son articulation avec les autres dimensions du réel et de l’expérience humaine et sociale. Ainsi, à l’ULB et à la VUB, l’esprit de l’humanisme laïque, que partagent de nombreux membres de ces universités, joue ce rôle de référence stimulante, qui dépasse (heureusement) la simple méthodologie du « libre examen ». Du côté des universités « catholiques » joue le rapport entre deux inspirations, et par suite entre deux communautés : différentes, mais peut-être aussi profondes et porteuses d’un riche patrimoine l’une que l’autre : la foi chrétienne et la rationalité, et donc la communauté chrétienne et la communauté universitaire.

D’un point de vue chrétien aussi bien qu’universitaire, il me paraît capital que ces deux dimensions d’expérience et de sens : engagement de foi et rationalités, avec toutes leurs ressources, fassent l’expérience et l’épreuve l’une de l’autre, dans leurs convergences, leurs tensions, leurs différences. Différences qui font limitation réciproque : en particulier, la foi en l’amour vivifiant manifesté en Jésus-Christ peut ainsi expérimenter qu’elle n’est pas un savoir englobant, ni la morale suprême ; et la rationalité, de son côté, qu’elle n’est pas (à elle seule) le « salut » de l’humanité, ni le critère ultime du sensé. Depuis la naissance des universités européennes et leur autonomisation vis-à-vis des « écoles cathédrales », la communauté chrétienne (et surtout catholique) s’y est engagée dans l’expérience et l’aventure des rationalités, en intégrant par exemple la philosophie grecque ( païenne…) et les sciences arabes : les « universités catholiques » étaient ainsi, et sont encore souvent, considérées comme participant organiquement à la vie de l’Église elle-même.  Il est tout aussi important que, dans l’autre sens, le travail et la vie universitaire  élargissent leurs horizons en rencontrant ainsi la foi vivante et son patrimoine, et l’intègrent dans leur champ d’attention. Aujourd’hui, il y a là  un enjeu planétaire : car notre humanité risque de se fracturer, à tous les niveaux, entre des espaces culturellement religieux (« traditionnels », hélas trop souvent obscurantistes) — et des espaces purement techno-scientifiques (« modernes », hélas trop souvent pauvrement sceptiques pour tout le reste) En contraste,  l’existence d’universités à la fois intellectuellement autonomes et liées à la communauté chrétienne dément la prétendue incompatibilité entre raison et religion. Cette «conversation» entre foi et rationalité a aussi des enjeux ecclésiaux : l’exceptionnel apport des évêques et experts belges à la grande mutation opérée par le concile Vatican II est en partie lié à cette fréquentation structurelle et positive, à Louvain, entre le christianisme et les dynamiques – scientifiques, techniques, sociétales – qui ont leurs propres logiques et leur autonomie. Et – non sans tensions -  cela reste vrai aujourd’hui, non seulement en théologie, mais par exemple en bio-médecine ; dans l’autre sens, le travail et l’enseignement universitaires en économie, en sciences sociales et en écologie peut gagner à se laisser un peu questionner par le renouveau de la réflexion ( lourdement appelée « doctrine ») sociale  – et désormais écologique - de l’Église.

2. Vérité: déchristianisation

Mais depuis Vatican II, la réalité a profondément changé, surtout en Europe. En un demi-siècle on est passé en Belgique de 30% à 1,5% de participation à l’eucharistie du dimanche ( et bien moins chez les jeunes !), et de 100 à 3 ou 4 ordinations sacerdotales par an : de Vie féminine aux Scouts et aux hôpitaux, nombre de mouvements ou d’institutions du « pilier » catholique ont été amenés à se déconfessionnaliser. L’UCLouvain comme la KULeuven maintiennent quant à elles une référence institutionnelle à « la tradition chrétienne, que l’UCLouvain partage avec la KU Leuven, (et qui) constitue un patrimoine vivant, moteur d’un pluralisme original, au bénéfice et dans le respect de toutes et tous, quelles que soient leurs convictions personnelles » ( « Vision et valeurs » de l’UCLouvain) ; mais elles ont aussi pris leur autonomie vis-à-vis de l’institution ecclésiale ( à la colère de Mgr Massaux, dernier recteur ecclésiastique). Au total, il n’existe donc aujourd’hui plus de recoupement vraiment significatif entre la désormais très réduite communauté catholique et le monde universitaire qui, lui, a doublé ou triplé; ni, sauf exceptions, de « conversation » soutenue entre eux dans la vie universitaire : ainsi, à Louvain-la-Neuve, plus aucun kot-à-projet chrétien n’a été reconnu depuis 2022...

Cette mutation (qui a encore été plus radicale pour le marxisme, qui a quasiment disparu du paysage social et intellectuel) est l’expression d’une mutation profonde dans le « pensable » et le « croyable » occidental actuel, de la « crise des idéologies » à la post-vérité purement subjective ; et aussi d’une crise générale de l’affiliation aux « institutions », qui est le fond de l’individualisme contemporain. Quoi qu’il en soit, ce n’est plus que quelques petits pourcents des membres des universités de Louvain et Leuven, sans doute guère plus que dans l’ensemble de la société belge, qui se considèrent comme affiliés à la communauté chrétienne. Et sans doute guère plus qui soient réellement intéressés par la foi dont elle vit : en témoigne la très faible participation aux (rares) activités universitaires ayant un lien avec le christianisme – mais ici joue sans doute aussi la « pression » croissante (comme partout) qui s’exerce sur tous les membres de l’université, et enferme chacun dans sa bulle disciplinaire et professionnelle ( et « communicationnelle »). Malgré la foi intime ou l’engagement de certains, malgré la paroisse universitaire et la faculté de théologie et d’étude des religions, la plus grande part du « monde » universitaire ( personnes, pratiques, institutions) semble de plus en plus profondément indifférent à la réalité chrétienne, et ne se différencie pratiquement plus sur ce point des autres communautés universitaires. Le peu d’impact – sinon publicitaire …- de la visite du pape François à Leuven et Louvain, à l’occasion de leur 600ème anniversaire, et du dialogue raté entre les représentants de la communauté universitaire de Louvain et lui, est très significatif .

Dès lors, comment parler avec vérité d’un dialogue entre foi et rationalité, s’il n’y a presque personne pour s’y engager ?  D’une « identité catholique » de l’université, s’il n’y a presque plus personne pour la porter ?  Et comment s’y référer sans risquer de l’imposer, par une sorte de violence institutionnelle, à la grande majorité qui ne s’y reconnaît pas ? Questions difficiles : il est d’ailleurs intéressant de noter que des questions partiellement semblables, mais inverses, se posent à l’ULB : une grande partie du public étudiant bruxellois appartient désormais à des milieux culturels où le religieux est très vivant : comment l’accueillir dans une université où le traditionnel « à bas la calotte ! » se traduit pour certains par « à bas le voile ! » ?  

Aujourd’hui, à l’exception de la récente visite du pape, le lien de l’UCLouvain avec la communauté chrétienne est attentivement laissé dans l’ombre. Avec un pragmatisme bien belge, on conserve alors la fiction d’un « pouvoir organisateur » exercé par les évêques : en réalité, comme le notait Mgr Léonard, ils n’ont (plus) aucun pouvoir et n’organisent rien.

Pour ma part, j’y verrais quand même plus qu’un simple organe-témoin : le témoignage et le symbole fort de l’encouragement de l’Église à s’engager dans l’aventure de la rationalité dans toutes ses dimensions, et à  la croiser activement avec l’aventure de la foi. En ce sens, une belle occasion a été gaspillée : en 2007-2010, lors de la tentative de fusion des quatre universités catholiques francophones, une réflexion soutenue sur le sujet avait notamment élaboré le projet ( qui avait rencontré l’accord des évêques) du remplacement du « Pouvoir organisateur », par un « conseil Église-Université », de concertation et d’interpellation réciproque, doté de moyens d’initiatives et d’actions effectives.  Un peu sur le modèle de l’actuelle chaire Hoover, en matière d’éthique économique et sociale, ou du centre Interfaces de l’UNamur, il aurait pu jouer le rôle d’une sorte de laboratoire interdisciplinaire d’exploration de la fécondité d’une rencontre entre foi chrétienne et expérience universitaire. Pour ne prendre que quelques exemples de pistes : justice restauratrice et pardon, exclusions et inclusion, l’espérance au temps des catastrophes environnementales, amour, biomédecine, couples et parentalités en mutation… Toutes ces questions vives pourraient trouver là un espace d’expression et de travail : il témoignerait, non pas de « racines » traditionnelles, mais de possibilités en quelque sorte prophétiques dans une société et une université post-chrétiennes – comme c’est le cas ailleurs sur la planète, dans des sociétés et des cultures très étrangères au christianisme. Si une « université catholique » peut avoir un sens dans ce contexte, c’est sans doute dans ce sens d’un (modeste) témoignage – qu’on pourrait espérer prophétique (« vox clamans in deserto… ») - et non pas dans celui d’un contrôle illusoire, ni d’une « tradition » muséale.

Mais l’occasion a été ratée (est-ce définitif ?). Et nombreux sont d’ailleurs aujourd’hui, à tous les niveaux jusqu’au plus hauts, les membres de l’université dont la grande crainte, pour diverses raisons, est d’être étiquetés « cathos » (jusqu’à certains interventions ahurissantes du puissant service com’, gardien de « l’image » - ah, « l’image » ! – de l’institution). Certes, il faut relativiser la situation présente, en la situant dans le temps et dans l’espace. Elle vient de loin, elle a changé, et elle changera encore – par exemple dans le sens des initiatives de certains jeunes universitaires croisant foi, sciences et engagement sociétal[3]. Et elle prend sens en fonction d’un contexte bien plus large que la petite Belgique : le monde scientifique international, l’Église universelle. Mais reconnaître cette situation pour ce qu’elle est aujourd’hui, c’est une exigence de vérité – et en particulier de reconnaissance des membres (très majoritairement) non catholiques de l’université. Pas d’université sans esprit, disais-je pour commencer : mais pas sans vérité non plus.

3. Quelle(s) célébration(s)?

C’est à partir de cette situation et de ses exigences, me semble-t-il, qu’on peut réfléchir aux rituels universitaires, et en particulier à ceux de la rentrée académique. C’est important :  pas de réalité humaine forte sans célébration.  Célébrer ce qu’on vit, ce qui nous arrive, ce qu’on est,  et pas simplement le vivre le nez sur le guidon, est non seulement une fête, mais un rappel efficace de sa profondeur, de ses horizons, une mise en lumière de son sens. Il me semble d’ailleurs que les célébrations universitaires – rentrées, doctorats honoris causa,  diplomations… - sont de plus en plus riches et créatives, faisant appel à la musique, au spectacle, aux intervenants extérieurs en plus de la vieille solennité des toges et des simples discours-programmes.

Quand une collectivité célèbre, c’est donc son identité ou sa vérité profonde qui est signifiée – de façon plus ou moins juste. C’est ici que le thème de la célébration vient croiser celui de l’identité – « catholique » ?  - et de la vérité de l’université. Or, du côté de la célébration, le religieux a des ressources et des capacités sans égal – les symboles et les rites y tiennent une place essentielle, précisément parce que le religieux est ouverture sur une dimension de l’expérience et de la réalité d’un ordre que les « faits » - une dimension qui ne peut être manifestée que par des symboles . Il était donc tout naturel, en contexte de chrétienté – de recoupement entre communauté chrétienne et communauté sociale (ou universitaire) - que le rite symbolique chrétien fondamental – l’eucharistie – soit mobilisé pour célébrer l’ouverture de l’année académique. Au prix, d’ailleurs, d’une interprétation intellectualiste, qui, pour la « messe du saint Esprit », se référait à « l’esprit » comme une sorte d’inspiration de la pensée, en confondant un peu spiritus et intellectus, pneuma et noùs ... Quoi qu’il en soit, il y a évidemment du sens pour des universitaires chrétiens à placer leur année dans le sillage de cet Esprit de partage jusqu’au don de soi que l’eucharistie signifie et présentifie.

Le risque est évidemment que ce mémorial vivant et vivifiant se réduise dans ce contexte à une cérémonie, plus ou moins protocolaire. Ce risque s’accentue fortement quand la « messe du Saint-Esprit » ne rassemble pratiquement plus que les autorités universitaires et des « représentants » divers, présents par fonction et non par engagement spirituel. Double malaise, alors : instrumentalisation de l’eucharistie, imposition d’une (fausse) participation à des personnes qui y restent extérieures.

J’insisterais sur l’instrumentalisation de l’eucharistie. Or, elle n’est pas un simple rite, bien utile pour solenniser certaines circonstances : elle est pour ceux qui y prennent part intégration au corps du Christ – aban-donné et partagé jusqu’à la mort, ressuscité, en croissance jusqu’à intégrer l’humanité entière.  Quand cette intégration n’a de sens que pour très peu de ceux qui y « assistent », quel sens a encore l’eucharistie ? 

Et qui, dans ce contexte, peut prononcer en vérité et sans contrainte protocolaire le Credo qui en fait structurellement partie ? On touche ainsi à l’autre aspect du malaise que j’évoquais : ouvrir officiellement l’année par une forme d’engagement chrétien auquel la grande majorité des membres de l’université se refuse, et qui leur est ainsi symboliquement imposé, n’est-ce pas leur faire violence – ou, au moins, refuser de les reconnaître dans leur vérité propre ?  Un tel refus de reconnaissance des autres dans leur différence me semblerait une terrible trahison de l’esprit le plus profond du christianisme – qui est l’abandon de soi dans le risque de la proximité à l’autre.

Je ne sais ce qui a conduit les responsables aux changements qui nous occupent, mais j’imagine que de telles réflexions n’y ont pas été totalement étrangères. Pour ma part, il me semble que les formules adoptées cette année – et qui évolueront sans doute avec l’expérience – vont dans la bonne direction, et articulent mieux la double exigence d’esprit et de vérité que j’ai essayé d’expliciter. D’une part – Esprit – une « célébration de la parole » à la rentrée situe d’emblée la vie universitaire sous un horizon de sens qui transcende la simple connaissance et la seule efficacité ; et en élargissant le cadre d’une célébration chrétienne à des voix non-chrétiennes pour signifier cet horizon, on articule une ouverture privilégiée à l’inspiration chrétienne à la reconnaissance en vérité d’autres inspirations à l’œuvre dans la communauté universitaire : tel est bien le « pluralisme original » dont parle le texte de référence de l’UCLouvain : un pluralisme situé [4]dans la mouvance de l’inspiration chrétienne. 

Il faut espérer que ce genre de célébration pourra trouver son assiette, et devenir significatif pour davantage de membres de l’université. J’avoue que, sur ce point, je suis assez sceptique : l’échange interconfessionnel de l’an dernier à St Louis n’aura pas lieu cette année, faute de participants représentatifs… En analysant le processus de déchristianisation, j’ai relevé qu’il est nourri par un désintérêt général pour les questions de « sens ultime », et par une désaffection à l’égard de toute institution ( sauf dans une perspective utilitaire). Il faudrait que l’université s’investisse bien plus que dans une simple cérémonie de rentrée pour arriver à susciter l’intérêt et l’engagement de ses membres envers l’esprit qui peut animer leur expérience universitaire. Le centre interdisciplinaire évoqué plus haut serait une piste : l’espérance, comme l’a montré Jean Ladrière, est aussi une vertu universitaire.


[1] Pour éviter les malentendus : je n’ai pas été impliqué personnellement dans ces réflexions et décisions.

[2] “ Rationalité” renvoie à un travail de pensée méthodique ; « raison » est beaucoup plus large, et peut caractériser la condition humaine comme telle.

[3] Par exemple l’Université d’été chrétienne sur la justice sociale, organisée depuis 4 ans par le Collectif « Bâtir le bien commun » et le Centre Avec

[4] Cet intéressant concept de “pluralisme situé” a été construit par le Pr. H. Dumont, de l’UCLouvain-Saint Louis Bruxelles.

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