Le président américain actuel, de par ses frasques, sa relation à l’argent, ses revirements constants et sa brutalité, ne renvoie pas vraiment l’image d’un pieux chrétien. Cela ne l’empêche pas d’évoquer régulièrement Dieu, la Bible et même Jésus pour justifier sa politique. Aux Etats-Unis, l’électorat évangélique le soutient avec ferveur et l’électorat catholique lui est plutôt favorable.
Mais peut-on parler de Trump comme d’un président qui porte la voix des chrétiens ? C’est ce premier sujet de débat que nous avons choisi pour inaugurer le premier épisode 2025-2026 de l’émission de décryptages sur RCF, une émission réalisée en partenariat avec Cathobel. Les décrypteurs du jour étaient Manu Van Lier, journaliste pour Cathobel et, face à lui, Laurent Mathelot, frère dominicain. En fin d’émission, Vincent Delcorps, rédacteur en chef de Cathobel a rejoint le duo de débatteurs. Une émission présentée par le journaliste Julien Bal à retrouver au lien suivant.
Ce qui fait débat
Disqualifier Trump d’entrée de jeu, l’exclure de la communauté des croyants à cause de l’usage politique qu’il fait de la religion, cela n’est pas souhaitable selon Frère Laurent qui a répondu en premier à la question complexe de la chrétienté discutable de Donald Trump : « le Pape François disait ‘’Qui suis-je pour juger ?’’. Autrement dit : qui donne des certificats de bonne christianité sinon Dieu lui-même ? ». Et Frère Laurent d’ajouter « Il faut bien comprendre que les États-Unis, c’est une nation qui se définit comme chrétienne : A Nation and a God (une Nation et un Dieu). C’est obligatoire, on n’est pas président des États-Unis sans parler de foi. Et puis, on est aussi à la merci de différents lobbys… ».
Un choix décisif
Bref retour en arrière : pendant plus de dix ans, chaque année avant Noël, la chaine de télévision conservatrice américaine Fox News a consacré son antenne à une cause, la résistance à l’Amérique progressiste en guerre contre Noël. Chaque année en effet, quelques militants de l’American Civil Liberties Union plaidaient pour qu’on interdise les crèches de Noël dans les locaux municipaux et que, selon Fox News, on ne dise plus « joyeux Noël » mais « bonnes vacances » à l’approche des fêtes de fin d’année.
En 2016, en pleine campagne électorale, ce thème est l’un des sujets différenciants dont le candidat Trump s’est emparé au vol. Ce choix allait marquer sa carrière politique de façon indélébile et lui assurer du même coup un succès fulgurant. À l’issue de son premier mandant, c’est une tout autre forme de chrétienté qui a fini par être associée à sa présidence : un messianisme suprémaciste, parfois violent. Si cette violence est surtout le fait de certains de ses soutiens, plusieurs jalons symboliques de la présidence de Trump vont dans ce sens.
Prières conquérantes
Lors de l’attaque du capitole à Washington le 6 janvier 2021, une fois arrivés au cœur de l’édifice, quatre hommes, représentant différentes tendances du trumpisme, dont le chef des suprémacistes Proud boys et Jake Angeli (dont le surnom Q Guy fait référence au mouvement conspirationniste QAnon), ont pris place cœur de la Chambre désertée par les membres du Congrès partis se mettre à l’abris. C’est alors que les partisans de Trump ont entonné une vigoureuse prière : « Jésus Christ, nous invoquons ton nom, Amen. Merci d’avoir réuni en ce lieu des patriotes qui t’aiment. Prions ensemble dans ce lieu sacré ». On assistait alors, après un épisode de violence fulgurante, en partie fomentée par le président battu, à un renversement des valeurs caractéristique du trumpisme de la fin de son premier mandat. Renversement qui se résumait dans ce cas à reconnaitre le caractère sacré d’un lieu au moment même où ce lieu était profané.
La Bible et le poing brandis
Une autre image, au mitan de ce même premier mandant, est tout aussi symbolique en ce qu’elle marque un jalon central de la glissade trumpienne du folklore chrétien au suprémacisme blanc : Trump brandissant une bible devant la Saint John Church de Washington, en signe d’opposition aux quatre mois d’émeutes déclenchés par l’assassinat de l’afro-américain George Floyd. Il était clair dès ce jour-là que brandir la bible était avant tout un signal envoyé à ceux et celles qui voyaient en Trump un homme providentiel ; notamment l’électorat évangélique parfaitement conscient que Trump est incapable de citer un seul verset de la Bible ou le moindre petit bout de psaume. Ce qui ne l’empêche pas d’être à leurs yeux un homme providentiel envoyé par Dieu. Trump en est parfaitement conscient et sait en jouer quand il le faut. Après avoir survécu l’an passé à une tentative d’assassinat, Trump avait affirmé, lors de son investiture en janvier, avoir été « sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique ».
Pour frère Laurent, cette déclaration péremptoire n’est pas dénuée de sens pour autant : « J’ai essayé de me mettre à sa place. Je me suis dit, mais comment réagirait-on – quand même ! – si on avait l’impression d’avoir échappé de justesse à un attentat ? Est-ce que moi je ne penserai pas quand même un peu à voir derrière cela le doigt de Dieu ? Dans les moments de Salut, puisqu’il est question de ça, n’est-il pas normal pour les croyants de voir le doigt de Dieu ? De là à conclure qu’il est l’envoyé de Dieu pour sauver l’Amérique, c’est un pas que lui fait mais qui pour le coup n’est pas chrétien. » et Manu Van Lier de surenchérir à ce sujet : « Le jour de sa tentative d’assassinat, je me suis dit, ça y est, l’élection est gagnée. On le présentait comme le sauveur-sauvé de l’Amérique ».
Aujourd’hui, après quelques mois de retour aux affaires, Trump plante à sa manière quelques graines pour tenter de parvenir à une paix en Ukraine. Il est le seul à pouvoir influer réellement sur la situation mondiale tendue et si la tâche est complexe, il y participe à sa façon. À ce sujet, il déclarait récemment sur Fox News que mettre la fin au conflit en Ukraine lui garantirait une place au Paradis. Outre la simplification un peu gênante de cette déclaration, sa politique butée et permissive au Proche-Orient enflamme aussi le monde par un autre bout. En cette rentrée 2025, Trump renvoie donc une image floue de son action et des principes moraux qui la sous-tendent.
« Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants »
Le journaliste Manu Van Lier a tenu à rappeler l’ancrage évangélique d’une partie importante de l’électorat de Trump : « 30% de son électorat est évangélique. C’est donc un soutien sans lequel il n’aurait pas pu être élu. En 2016 déjà, huit évangéliques sur dix avaient voté pour lui. Trump sait depuis toujours qu’il doit prendre soin de cet électorat. Montrer qu’il défend leurs valeurs parfois puritaines ».
Les propos d’un personnage en particulier permettent de décoder la relation complexe que Trump entretient avec les croyants évangéliques américains, il s’agit de Robert Jeffress. Dr. Jeffress est un pasteur évangélique du sud des Etats-Unis, il officie à l’église First Baptist de Dallas tout en ayant ses entrées à Fox News et à la Maison-Blanche. Pour donner une idée de son importance dans la sphère évangélique, rappelons simplement que ce n’est pas Donald Trump mais bien Robert Jeffress qui a inauguré le 14 mai 2018 la nouvelle ambassade des États-Unis à Jérusalem, ville sainte pour les trois religions monothéistes et que les Etats-Unis reconnaissaient depuis lors comme la capitale d’Israël, ce qui ne va pas de soi.
Robert Jeffress parle souvent de Trump lors de ses prêches. Il le présente comme « le président américain le plus courageux et le plus bienveillant à l’égard des croyants ». La nuance est intéressante : Trump est présenté non comme un croyant mais comme un président bienveillant à l’égard de ceux qui croient, comme le roi Cyrus, fondateur de l’empire Perse, que Dieu aurait utilisé pour permettre aux israélites de retourner à Jérusalem afin d’y reconstruire le temple, au sixième siècle avant notre ère.
Julien PAUL

