L’évangile de ce dimanche commence par un merveilleux exemple de faux problème: "Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés?" Dans sa courte vie, Jésus a été assailli de questions vides de sens, inutiles ou même stupides. Il n’y a jamais répondu. Si ce n’est en détournant la conversation vers des sujets autrement plus importants et essentiels. Depuis deux mille ans, nombreux sont les chrétiens, à chaque époque, qui posent et reposent avec anxiété la question de l’anonyme de Luc. C’est une interrogation de curiosité et d’angoisse qui en cache une autre: "serai-je du nombre et comment en être assuré?"
C’est ce qui a fait le fonds de commerce de beaucoup de sectes qui précisent le nombre exact des élus et fournissent les conditions nécessaires et suffisantes pour faire partie du lot des privilégiés. C’est un faux problème, parce qu’il relève davantage de la curiosité que de la volonté authentique de se convertir. Les jansénistes disaient aussi qu’il n’y avait pas beaucoup d’élus.
Comment imaginer que Dieu prédestine à l’enfer? Accepteriez-vous un salut qui ne soit pas offert à tous? Laissons. Jésus d’ailleurs ne répond pas. Ou plutôt il répond d’une autre manière: "Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite." Cela lui ressemble, il change de plan, il est ailleurs. Il n’apporte pas de réponse à nos vaines curiosités pseudo-religieuses, mais il nous invite à une nouvelle manière d’être et de faire.
L’image de la porte étroite ne signifie pas qu’il y ait un goulot d’étranglement qui empêche les gens d’entrer dans le royaume, comme si c’était seulement le petit nombre qui y pénétrera. Elle signifie simplement qu’il s’agira d’être désencombré et de correspondre à un certain gabarit.
Cela m’a fait penser à une anecdote lue dans un commentaire biblique qui parlait de la porte étroite en se référant à la porte de l’église de la Nativité à Bethléem qu’on a faite minuscule, ridiculement basse, au point qu’il faut se courber pour y passer, afin d’empêcher les cavaliers d’Allah d’y entrer sur leur monture, comme ils en avaient la fâcheuse habitude.
Il faudra laisser son cheval à l’entrée, et bien d’autres choses qui nous encombrent. Et encore, puisque nous sommes chez saint Luc et que nous connaissons ses habitudes et ses insistances: n’est-ce pas un peu la même chose et la même idée que le chas de l’aiguille? N’est-ce pas des richesses dont il faut se désencombrer? La porte étroite, la voie étroite, n’est-ce pas le chemin royal des béatitudes qui disent où sont dès à présent le vrai bonheur et la vraie vie?
Le texte comprend aussi une mise en garde. Gardez-vous, dit Jésus, de la fausse sécurité qu’engendre la pratique religieuse sans conversion du cœur et de sa vie. Vous aurez beau dire: "Nous avons mangé et bu en ta présence" - traduisez: nous avons été à la messe, nous avons communié, nous avons été des pratiquants -, il nous répondra: "Je ne sais d’où vous êtes, éloignez-vous de moi vous tous qui faites le mal." Des derniers deviendront premiers et des premiers seront les derniers…

Père Eric VOLLEN, sj

