Le président des Etats-Unis Donald Trump vient de forcer un accord "historique" concernant le Caucase méridional. Un accord qui n’a rien de durable ni d’équitable selon Benoit Lannoo, historien des religions et journaliste, depuis Erevan.
"Inimaginable !" Dans les rues d'Erevan, beaucoup d'Arméniens s’indignent de l'accord de paix de l’Arménie avec l’Azerbaïdjan signé avec pompe il y a quelques jours à Washington. D'autres haussent les épaules : "de toute façon, les Arméniens sont toujours perdants". Et les réfugiés de l'Artsakh (c’est ainsi que les Arméniens appellent le Haut-Karabagh ou le "Jardin des montagnes noires") ravalent leurs larmes : "pas un mot consacré à notre souffrance ; une fois de plus, nous sommes complètement abandonnés à notre sort".
Et de fait, lorsqu'un journaliste a soulevé la question de l'Artsakh lors de la cérémonie de signature de l'accord à la Maison Blanche, les trois hommes politiques impliqués ont esquivé la question.
Le rôle du guignol
Le Président américain Donald Trump s’en fout des cent vingt mille réfugiés forcés de quitter l'Artsakh il y a deux ans, territoire occupé depuis deux millénaires sans interruption par des Arméniens. Le Président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, quant à lui, rayonne car son agression envers l'Arménie vient d’être récompensée. Et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian joue, avec un sourire faux, le rôle du guignol qu’il l’assume depuis sa défaite dans la "guerre de 44 jours" pour l'Artsakh en 2020. Pachinian espère que toute cette mascarade sera oubliée avant les prochaines élections de juin 2026. Un de mes amis le dit ainsi : "Nikol va affirmer maintenant partout que le triste passé est révolu, que le présent apporte la prospérité et que l'avenir sera paisible."
Comme ses prédécesseurs
Avec un tel discours, peut-être que Pachinian pourrait gagner les élections. Car même s’il séduit à peine 15% des électeurs (d’après un sondage récent), l'apathie prédomine parmi la masse des électeurs. Trois résidents sur cinq en République d'Arménie affirment qu'ils ne font confiance à aucun politicien. Pachinian était le "nouveau balai" pendant la révolution "de velours" de 2018 ; il avait dénoncé, en tant que journaliste et parlementaire, la corruption des anciens politiciens et oligarques soviétiques qui gouvernaient l'Arménie depuis son indépendance. Mais il fait exactement comme ses prédécesseurs: le Premier ministre contrôle toutes les institutions et il fait mettre chaque opposant sérieux derrière les barreaux.
Des engagements non respectés
Lors de sa réélection en 2021, Pachinian avait promis de préserver l'intégrité territoriale du territoire, y compris l'enclave arménienne de l'Artsakh sur le territoire de l'Azerbaïdjan. Il a échoué. L'Azerbaïdjan n'a pas respecté un seul instant l'accord de cessez-le-feu par lequel l’homme fort au Kremlin, Vladimir Poutine, avait a mis fin à la "guerre de 44 jours" en novembre 2020. Mais comme Poutine est principalement préoccupé par son "opération militaire spéciale" en Ukraine depuis début 2022, il n’a pas respecté ses engagements envers les Artsakhis quand Aliyev a continué à attaquer à la fois l'Artsakh et le territoire arménien. Le nombre de violations de l’accord de cessez-le-feu de la part de Bakou est innombrable.
Des militants dirigés par des troupes
Et bien que l'accord de 2020 stipulait explicitement que le corridor de Lachine reliant la ville de Goris au midi de l'Arménie à l'enclave de l'Artsakh, devait rester ouvert à tout moment, ce corridor a été bloqué à partir de décembre 2022. Officiellement, c'est une poignée de militants écologistes qui étaient responsables du blocus, mais tout le monde dans la région a pu constater que ces militants écologistes étaient dirigés et protégés par les troupes azerbaïdjanaises. Le blocage a duré neuf mois. Et lorsque les Artsakhis ont de nouveau été bombardés par les troupes azerbaïdjanaises le 19 septembre 2023, après neuf mois de pénurie alimentaire, de pannes du réseau électrique et même d’attaques contre des civils, ils se sont enfuis en masse.
L'Eglise arménienne, pilier de la société civile
Il y n'y aurait aujourd'hui plus que treize (!) Arméniens dans la capitale Stepanakert... tandis qu’Aliyev y reçoit en grande pompe des dirigeants étrangers comme le Président turc Recep Tayyip Erdoğan pour montrer qu'il est, lui aussi, capable de vider une région de sa présence arménienne. Mais l’homme fort à Erevan, Nikol Pachinian, voudrait ne plus avoir à consacrer de l’énergie à cette injustice. Il lance lui-même personnellement dans les médias sociaux des campagnes contre les réfugiés d'Artsakh, car ils sont devenus les cailloux dans ses chaussures. Tout comme ceux qui relèvent la question de l’Artsakh, comme… l'Église apostolique arménienne, le pilier par excellence de la société civile en Arménie.
Des archevêques en prison
Ceci explique pourquoi les archevêques Bagrat Galstanyan de Tavouch et Mikael Adżapahjan de Chirak sont déjà en prison. Ils le sont sur la base d'accusations d’actions subversives fabriquées de toutes pièces. Fin juillet, Nikol Pachinian a ouvertement appelé à libérer le siège du Catholicos de tous les Arméniens à Etchmiadzine de "Ktrich Nersissian" (depuis quelque temps, Pachinian ne nomme le Patriarche Garéguine II que par son nom séculier), de le remplacer par un locum tenens, d’adopter un nouveau droit canonique et d’élire un nouveau Catholicos. "Notre but n’est pas de remplacer Ktrich Nerisssian par un autre membre du clergé ayant également violé ses vœux de respecter le célibat ; c’est un agenda de renouveau spirituel que nous envisageons".
Le business des présidents
En effet, Pachinian et son entourage répandent inlassablement la rumeur selon laquelle le Catholicos serait le père d’un enfant. Le 20 juillet, le Premier ministre a même annoncé la préparation d'un rassemblement de masse à Etchmiadzine, afin de pouvoir déposer Garéguine II. Mais son plan n’a pas réussi. Personne ne doute cependant que ce bras de fer n'est pas terminé. Et entretemps, les présidents Aliyev et Trump font du business : Pachinian a cédé à Washington qu'un nouveau corridor sera construit, permettant de passer de l'Azerbaïdjan à l'enclave azerbaïdjanaise Nakhitchevan et de là en Turquie, sans devoir accéder au territoire iranien.
La Trump Road
Avec l'humilité qui le caractérise, le président américain a surnommé ce corridor la Trump Road for International Peace and Posperity (Tripp). Bien qu’en pleine Arménie, il sera administré par les Américains pendant 99 ans. L’intérêt de Washington est évidemment de pouvoir s’emparer des matières premières dont dispose largement l'Azerbaïdjan, sans être gêné ni par des regards indiscrets russes au nord ni par les Iraniens au sud.
Mais qui sommes-nous pour blâmer Trump pour le cynisme sans réserve avec lequel il abandonne les Artsakhis ? Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a fait de même quand elle est allée acheter du gaz et du pétrole à Bakou à l'été 2023, sans souffler mot sur le blocus à l'époque de l'Artsakh.
L'indignation de la diaspora
La population à Erevan semble résignée, mais la diaspora arménienne du monde entier s’indigne. Ce n'est pas par coïncidence que Garéguine II est parti vendredi passé pour un voyage pastoral aux États-Unis, où se trouve le plus grand nombre d'Arméniens (hors Arménie). "Une véritable paix ne peut pas être basée sur le déplacement forcé d'un peuple, sur l'abandon de la vingtaine de dirigeants politiques et militaires de l'Artsakh toujours en prison à Bakou, ou sur le renoncement aux principes de la souveraineté nationale et de l'autonomie", a déclaré Aram Hamparian, directeur du Comité national arménien d'Amérique.
Le dernier mot sur cet "accord de paix" signé à Washington n’a pas encore été dit.
Benoit LANNOO, à Erevan

