Alors que l'on célèbre cette année les 1700 ans du concile de Nicée, la question se pose de savoir si le Credo rédigé alors demeure pertinent. Pour le père Francesco-Elie El Khoury, il est essentiel d'inventer de nouveaux mots. Pour Thomas Remy, il faut conserver les termes de Nicée. Les deux théologiens ont débattu à Louvain-la-Neuve, le 26 mai dernier.
C'est à l'initiative du groupe de réflexion "Evangelium 2033" que la rencontre s'est tenue. Ce groupe rassemble des théologiens de différentes confessions. Il est né de cette question: comment, à qui, et par qui, l'Evangile sera-t-il annoncé en 2033, singulièrement en Belgique francophone. Au fil des ans, le groupe organise diverses rencontres pour approfondir la réflexion.
Ce 26 mai, c'est en l'église Notre-Dame d'Espérance de Louvain-la-Neuve qu'une "disputatio" était organisée. D'un côté, le père Francesco-Elie El Khoury, membre de l'Ordre antonin maronite, docteur en théologien de l'UCLouvain et curé de Rixensart. De l'autre, Thomas Remy, ancien enseignant de religion catholique dans le secondaire, actuellement assistant et doctorant en théologie à l'UCLouvain et animateur de la chaîne YouTube Foi et Raison.
"Ma réflexion émane d'un profond malaise ressenti et exprimé par un nombre considérables de croyants", ouvre le père El-Khouri. Qui précise que le Credo devient "de plus en plus mal compris, pour ne pas dire incompréhensible". Longtemps, le prêtre a voulu "garder ce texte, le chouchouter et le préserver de toutes ses forces". S'il demeure admiratif devant les "merveilles" de ce texte, il en appelle toutefois à un changement.
Les trois points du malaise
Le prêtre libanais décline le malaise autour de trois points.
- La formulation. Pour le père El-Khouri, il est problématique que le Credo réduise la foi à une dimension intellectuelle - creusant un fossé entre le monde de la réflexion théologique et celui de la pastorale du quotidien.
- La rigidité du texte. "Nous avons créé un texte que nous avons élevé comme critère de foi, que nous avons imposé. Et nous interdisons à quiconque d'y toucher." Le prêtre est sévère: "c'est un acte idolâtrique par excellence". Et d'expliciter: "nous avons oublié que notre Dieu est un Dieu vivant, qui marche et chemine avec nous. (...) Tout comme nous avons oublié que nous avons un Dieu d'amour, qui a érigé l'amour et seulement l'amour comme seul et unique critère de rencontre autour de son enseignement".
- La distance entre le texte et le Christ. Pour le curé de Rixensart, la foi que l'on retrouve dans la Bible diffère de celle exprimée lors des conciles. "La foi de la Bible est profondément relationnelle. La foi qui émerge à partir du 3e siècle, elle, est plus mentale et philosophique."
Si le prêtre libanais est à l'aise avec chaque terme du Credo, il souhaite que notre compréhension de la divinité ne soit réduite à une seule expression. Non sans rappeler qu'"avant Nicée, chaque communauté avait sa propre expression de foi".
"Notre carte d'identité"
Le point de vue de Thomas Remy diffère largement. Pour le jeune théologien, le Credo "n'est pas un texte que nous avons écrit" mais un texte "qui nous écrit dans le corps du Christ". Il importe donc de le conserver, et de chercher à le comprendre toujours davantage.
Ce n'est ni "par fétichisme des mots" ni par peur de la créativité pastorale que le théologien entend conserver le Credo intact. Mais par "fidélité au travail d'intelligence collective accompli par l'Eglise". "Le Credo est notre carte d'identité de chrétien", ajoute Thomas Remy. Qui estime que des ruptures à cette fidélité pourraient entrainer de graves problèmes. En particulier la mise à mal de l'unité entre l'ensemble des chrétiens. "Une virgule mal placée peut tout faire basculer, à la manière d'un domino", pointe le théologien.
"Le coeur du mystère reste insondable"
Mais le texte n'est-il pas trop complexe, voire incompréhensible, pour les hommes et les femmes de notre temps? Pour Thomas Remy, il importe surtout de s'informer et de se former. Et si certaines formules restent difficiles à percevoir, cela n'a rien de dramatique. "Le Credo est un horizon vers lequel on avance et non pas un miroir de ce que je saisis aujourd'hui", relève-t-il.
De même, Thomas Remy ne craint pas d'"enfermer" la compréhension de Dieu au travers de quelques mots. "Bien sûr, le coeur du mystère reste insondable. Dieu dépasse toujours ce que notre raison peut concevoir."
La soirée se poursuit par des échanges oecuméniques, avec la nonantaine de personnes présentes, parmi lesquels un pasteur protestant et un étudiant orthodoxe. Quant au travail d'Evangelium 2033, il est appelé à se poursuivre - notamment autour de la place de la religion dans le monde de l'enseignement.
Vincent DELCORPS
