Là où l’évangéliste Matthieu place dans la bouche de Jésus: "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait!" (Mt 5, 48), Luc préfère lui faire dire: "Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux!" Histoire que nous ne nous trompions pas de perfection, et que nous ne pensions pas celle-ci d’abord dans le registre de la vertu. La perfection de Dieu, c’est la perfection de son amour, et cette perfection se nomme "miséricorde" - Luc en fait le leitmotiv de son évangile.
Cette miséricorde porte aussi un autre nom: c’est la grâce. Le don de Dieu est gratuit, c’est-à-dire qu’il est sans repentance et n’attend rien en retour. Dieu aime parce qu’il aime, parce que c’est dans sa nature d’aimer et il ne subordonne pas cet amour inconditionnel à un quelconque mérite de ceux qu’il aime. Nous qui vivons dans un monde où trop souvent l’échange est calculateur, nous avons évidemment du mal à nous mettre au diapason de pareil amour. On nous a même souvent éduqués, dans les catéchèses et les homélies, à envisager l’amour de Dieu comme une récompense ou une rétribution: "Si tu es sage, tu auras une image…" Le christianisme serait une espèce d’école des devoirs dans laquelle il faudrait accumuler les bons points (ah! les "bons points" dans les leçons de catéchisme de notre enfance!) pour gagner une place plus ou moins convenable au Paradis. Très longtemps – et encore maintenant? – on a ainsi mis, dans la présentation de la foi chrétienne, la charrue avant les bœufs. Car l’ordre de Dieu, dans sa Révélation, c’est: "Je te donne l’image, et tâche maintenant d’y correspondre!" Dans le Christ, l’image perdue de l’humanité pécheresse est restituée, en lui qui précisément est "l’Image du Dieu invisible" (Col 1, 15): toujours la gratuité du don précède et fonde l’éthique. Il faudra sans doute longtemps pour que la prédication chrétienne revienne à cet ordre pourtant biblique et spirituel: le christianisme n’est pas une morale, mais un salut, un salut gratuitement offert.
Des paroissiens l’autre jour convenaient – du bout des lèvres – que l’Eglise devait aider les pauvres. Mais suggéraient qu’en retour les personnes fragiles auxquelles on porte secours donnent de leur temps comme bénévoles dans nos églises. Ils semblaient trouver dans cet arrangement une espèce de pédagogie ou même d’évangélisation sous condition – je t’aide, oui, mais viens en échange apprendre de moi la foi chrétienne et donne-lui un peu de ta peine… L’évangile de ce dimanche pourra-t-il leur faire tourner le dos à cette caricature d’évangélisation et les convaincre que, pour être chrétien, il faut apprendre à "prêter sans rien espérer en retour"?

Abbé Benoît LOBET

