De Nazareth à Bethléem, en passant par Jérusalem, Bruno Eliat dévoile les contrastes criants entre citoyens arabes et juifs et les nombreux défis rencontrés par les communautés palestiniennes.
« Si un éléphant a son pied sur la queue d’une souris et que vous dites que vous êtes neutre, la souris n’appréciera pas votre neutralité »
Cette phrase de Desmond Tutu à propos de l’apartheid résonne particulièrement en moi alors que je reviens fraîchement d’un séjour de trois semaines en Israël-Palestine. [i]
J’ai été invité à rejoindre en février un groupe (8 personnes) pour un « voyage d’étude » sur la situation, organisé par un protestant mennonite germano-américain.
Nazareth : les citoyens de seconde zone
Nous avons d’abord séjourné à Nazareth, la plus grande ville arabe en Israël. Les Arabes d’Israël sont considérés comme collabos par les autres Arabes, mais aussi citoyens de 2ème zone par les Israéliens Juifs. La ville est, délaissée par le régime en place : elle est polluée - plastiques et crasses partout – il n’y a pas de trottoirs, d’incroyables problèmes d’eau … pourtant c’est Israël. Mais Israël est un Etat qui a choisi de favoriser les juifs. Une « colonie » moderne a été construite sur une colline voisine pour y implémenter des Juifs. Cependant 30 % d’arabes s’y sont installés en toute légalité. L’objectif visé par « certains » : créer des communautés séparées, n’est pas atteint. Nazareth est la ville Arabe d’Israël où l’interculturalité se montre possible. La forte présence d’Arabes chrétiens y serait pour beaucoup.
Mais, bien que Nazareth semble paisible et ses habitants très aimables et accueillants, se proclamant hostiles à la violence, les Arabes y font profil bas, y compris sur les réseaux sociaux. En effet, la répression y va fort : on y aurait récemment arrêté des enfants (!) parce qu’ils avaient posté sur Fb: « Gaza » suivi d’un cœur !
Bethléem : « Ils » ont réussi à diviser Palestiniens entre eux
Notre seconde étape fut Bethléem, tout autre chose ! Ici c’est la Palestine. Rien que pour s’y rendre, on doit faire quantité de détours insensés, la route « normale » étant réservée aux Israéliens pour se rendre plus facilement dans leur colonies… Partout se voit l’imposant « mur » de sécurité qui zig-zague dans le paysage. On entre par des check-points … souvent fermés. Si nous avons pu passer assez facilement, c’est grâce à des personnes bien informées. Ici rien ne fonctionne normalement : ordures et pollutions sont pires qu’à Nazareth, la population se sent prise au piège, entourée par des murs, reléguée dans des sortes de ghettos au fond des vallées, rationnée en eau et électricité, alors que l’eau coule à flots dans les colonies qui surplombent ! Notre venue n’a provoqué aucune agressivité, mais bien au contraire une joie de voir arriver des touristes, un vent frais venu de l’extérieur, des témoins à qui raconter la perte de revenus due à la guerre (plus de la moitié de l’économie provient du tourisme), les implacables confiscations de terrains, de maisons, le dernier mur qui a isolé le quartier le plus animé devenu quartier mort, etc. Depuis le 7 octobre, beaucoup d’agriculteurs ont été empêchés de récolter, ou n’ont simplement pas pu transporter leurs récoltes… !
Nous sommes partis rendre visite à « Tent of Nations », à quelques km de la ville. C’est une ferme appartenant à la famille de Daoud, arabe, chrétien, et à ses ancêtres, depuis 100 ans. Et quelle ferme ! Située sur un sommet à 950 mètres d’altitude, la vue y est superbe. Les champs déploient leurs tapis fleuris en ce mois de mars. De très loin, on peut deviner les reflets de la mer sur le ciel. « Ils » ont tout essayé pour accaparer ce terrain, nous raconte-t-on. À la suite des refus des propriétaires par rapport aux propositions répétées d’achat à prix d’or, « ils » ont réussi à diviser Palestiniens entre eux en soudoyant certains qui en sont même venus aux mains…

Comme cela n’a pas fonctionné, « ils » ont essayé la destruction des plantations par le feu. « Ils » ont coupé la route, proféré des menaces en tout genre et intenté des procès interminables… Par miracle, la famille de Daoud, très attachée à sa terre, possède toutes les preuves attestant le droit de propriété du temps des Ottomans, des Anglais, des Jordaniens etc. Mais puisque l’Arabe est dans son droit, la stratégie de la justice est de ne pas trancher dans le but d’user les personnes par la durée… Et, pendant toute ces procédures judiciaires qui ont coûté déjà plus de 200 000 dollars aux propriétaires (!), on ne leur donne pas le droit d’avoir ni eau ni électricité ni le droit de construire. Il n’y a donc sur place que des grottes et des baraquements… tandis que sur chaque sommet alentour trônent des colonies bien desservies en électricité et en eau (avec piscines pour certains !). Sur tout l’horizon visible, nous étions sur la dernière haute colline appartenant à un Arabe palestinien.
La famille est déterminée et y croit. Sa force réside dans sa philosophie de vie et sa créativité. Elle a installé des conteneurs d’eau de pluie et des panneaux solaires. Mais surtout, elle a suscité des liens internationaux au point d’accueillir plus de 15 000 visiteurs par an, dont un grand nombre de volontaires pour des séjours de travail ! Ce qui lui a permis de faire face à tous les frais. Le lieu est aussi devenu centre de formation et d’animations pour les Palestiniens, en particulier la jeunesse.
Mais avec la guerre, le flux s’est tari…. Nous étions le 3ème groupe de visiteurs depuis le 7 octobre. La situation n’a jamais été aussi fragile !
Jérusalem : brimades et discriminations
Le troisième lieu que notre groupe a visité était Jérusalem. Une guide juive nous a fait une visite alternative qui ouvre les yeux sur toutes les brimades et discriminations que vivent les citoyens arabes. Elle nous a montré comment le fameux mur délimitant le quartier juif passe parfois à travers des quartiers ou des propriétés arabes : ceux-ci n’ont que peu ou parfois pas d’eau et électricité, contrairement aux Juifs qui habitent à quelques mètres. Les Arabes doivent parfois faire des détours immenses pour sortir de chez eux. Et, de façon incroyable, de nouveaux quartiers juifs surgissent du côté arabe, au milieu des champs ou des oliveraies. Elle nous montre un bâtiment isolé, premier pas vers l’établissement d’une nouvelle « colonie ». Ailleurs c’est un projet de complexe touristique qui s’est mué en quartier juif… Avec l’approbation tacite du gouvernement qui laisse faire les fanatiques.
J’ai fait mes adieux à mon groupe qui rentrait en Europe et j’ai prolongé mon séjour pour rester une semaine de plus à Tent of Nations où j’étais ainsi le premier volontaire à séjourner depuis le début de la guerre. Les propriétaires ne logent sur place qu’en été, le reste du temps, ils habitent à Bethléem. Mais j’ai décidé de loger sur place. Entre 5h du soir et 10 h du matin, j’étais seul sur cette superbe colline. Le premier jour Daoud me donne un piochet et me montre un endroit à entretenir. Subitement, nous voilà surpris par des soldats entrés sur la propriété. Ils parlent en hébreu, nous font des signes, refusent l’anglais. Ce n’était jamais arrivé, me confiera Daoud. Heureusement, nous avons pu dégeler la situation peu à peu, trouvant les paroles qui apaisent. Ils ont pris nos papiers, nous ont fait attendre, téléphonant au QG etc. Ils nous ont menacés : « Vous n’avez pas le droit de cultiver ici ! », nous affirment-ils, alors que tous les documents attestent le contraire. « Nous vous avons vu traverser la propriété du voisin : des caméras vous filment en permanence ici ! » Calmement, nous avons réussi à leur suggérer de nous accompagner pour qu’ils voient par eux-mêmes par où nous étions passés : pas du tout par le terrain voisin ! Leur stratégie était claire : nous intimider par tous les moyens pour plus tard pouvoir s’accaparer cette partie de terrain. Je suis retourné cinq jours plus tard travailler un peu en surplomb de cet endroit. Deux soldats toujours aussi armés sont entrés, mais comme ce jour-là il y avait un groupe de visiteurs (le 4ème !) et que j’étais à table avec eux ils n’ont rien demandé. La semaine suivante, un autre volontaire que j’avais convaincu de venir travailler sur le terrain s’est fait menacer à son tour : « Vous n’avez pas le droit de cultiver ici ! ».
J’ai appris qu’il y a quelques années, un couple provenant du quartier juif voisin est venu pour dire bonjour et faire connaissance avec la famille de Daoud. La semaine suivante, ils étaient expulsés de leur colonie ! Ce fait symbolise une tendance manifeste à isoler les deux communautés. La rencontre devient presqu’impossible !
Diviser pour régner, cela fonctionne ! Il paraît que la plupart des Juifs d’Israël, puisqu’ils ne côtoient pas les Arabes palestiniens, ne se rendent pas compte de la haine suscitée par le « système » parce qu’ils vivent dans leur « bullle » d’informations. J’ai vu une dame juive à Jérusalem qui manifestait contre le cessez-le-feu avec une pancarte : « Cette terre nous appartient ! ».
En quête de fraternité

Heureusement, la force inverse existe aussi : certains continuent de prôner la relation. J’ai par exemple rencontré un jeune Arabe qui avait choisi de faire du sport dans un club de Juifs, mais ouvert à tous.
Beaucoup de personnes engagées, comme notre guide juive par exemple, sont conscientes de l’urgence d’avancer à contre-courant, de continuer à tout faire pour protéger les personnes, lutter contre la désinformation, dénoncer les injustices, et tisser des liens entre communautés.
Ma joie fut de rencontrer, tout au long de mon voyage, des gens engagés qui osaient nous parler sans détours et dire leurs désaccords, y compris des Juifs. Ces personnes étaient toujours très reconnaissantes de notre passage. Je pense en particulier à ces chrétiens de Sabeel qui développent une théologie « de survie » non-violente et qui rayonnent ! Sans oublier ces volontaires internationaux de l’EAPPI qui passent du temps aux checkpoints : chaque matin, ils comptent les Palestiniens qui entrent en Israël pour aller travailler et chaque soir, ceux qui reviennent… ou pas. En effet, certains disparaissent, on ne sait où : prison … ? Ces volontaires documentent la chose minutieusement par des dossiers et des rapports…
Dans cet esprit de recherche de fraternité, j’invite le plus de monde possible à se rendre en Terre Sainte maintenant ou dès que possible ! Le danger de se rendre en Israël/Palestine aujourd’hui est limité. Aucun pèlerin ne s’est fait tuer ni même menacer. Bien sûr, et comme partout, mieux vaut demander conseil pour s’assurer de la sécurité des lieux. Les Palestiniens sont très aimables et accueillants, et les Juifs aussi respectent et apprécient les étrangers. De plus, actuellement les lieux saints sont peu fréquentés : une aubaine pour le pèlerin !
St Jérôme disait : la Terre Sainte et surtout ses chrétiens sont le 5ème Evangile. Je confirme !
J’aimerais dire ceci aux pèlerins de Bethléem : prenez une journée de prière en solitude dans la nature, dans ce lieu formidable avec vue sur la mer (par temps dégagé) qu’est Tent of Nations. Une grotte-chapelle vous y attend. Et vous porterez dans la prière le lieu et les souffrances de cette Terre Sainte.
Aux personnes qui veulent comprendre la situation, j’invite à passer à Tent of Nations ou chez Wi’am : les maitres des lieux vous expliqueront (en anglais) leurs péripéties, à choisir des guides alternatifs...
Et à ceux qui veulent prendre un temps de volontariat : je conseille vivement… Tent of Nations où il y a besoin urgent de présence et d’aide pour empêcher la colonisation du lieu !!! Il y a beaucoup d’autres endroits en demande : Wi’am, ou pour une mission d’observateurs aux Check points (ceci demande une formation) : EAPPI…
✍️ Bruno ELIAT
Pour toute demande d’infos complémentaire, contactez [email protected].

