La guerre en Ukraine dans son versant religieux, se cristallise ces derniers jours dans le plus ancien monastère d'Ukraine, près de Kiev. Le bail expirait le 29 mars dernier, les 500 personnes qui y résident, dont 200 moines, tous historiquement affiliés au patriarcat de Moscou, avaient reçu l’ordre par le gouvernement ukrainien de quitter les lieux.

La Laure des Grottes de Kiev et ses iconiques dômes d’or surplombant le Dniepr, site orthodoxe le plus sacré du pays, a vu son bail délivré par l’État ukrainien expirer mercredi 29 mars. Le monastère aux 25 hectares est affilié à l’Église orthodoxe ukrainienne, séparée depuis mai dernier du Patriarcat de Moscou et de toutes les Russies.
Et pourtant, parmi les deux cents moines qu’il abrite, certains sont suspectés d’être demeurés fidèles à la Russie. S’ensuivent depuis le début de l’hiver des perquisitions et soupçons d’espionnage pour le compte de Moscou. Jusqu’à poser le délicat problème de la liberté religieuse en Ukraine en temps de guerre. Le 23 mars dernier, les Nations unies ont mis en garde Kiev contre des discriminations à l’égard de ces moines.
L'avis d'une spécialiste
Pour décrypter cette zone grise de plus dans le mille-feuille de l’orthodoxie slave, Vatican News s'est adressé à Kathy Rousselet. Auteur chez Salvator de «La Sainte Russie contre l’Occident», la chercheur au CERI de Sciences Po, spécialiste des mondes russe et caucasien, explique les raisons des pressions exercées sur cette Laure.
Que reproche l’État ukrainien à la Laure des Grottes de Kiev, pourquoi est-elle la cible depuis plusieurs mois de pressions et perquisitions?
Il a d’abord reproché à la Laure de contribuer à diffuser un discours impérial pro-russe qu’on ne peut plus entendre aujourd’hui en Ukraine. Par ailleurs, l’higoumène Pavel à la tête de la Laure des Grottes de Kiev est apparu plusieurs fois comme un soutien de la Russie. Cela montre toute la complexité de la situation dans ce monastère où certains de ses membres ont une vision pro-russe, d’autres pas du tout.
Ce que je pense surtout est que comme le pouvoir ukrainien veut promouvoir une Église nationale, cette Église orthodoxe d’Ukraine déclarée autocéphale en 2019, il est inenvisageable pour lui que la Laure de Kiev, propriété de l’État ukrainien, soit aux mains d’une Église que les autorités ukrainiennes considèrent comme appartenant à l’ennemi. Le prétexte pour expulser les moines et annuler le bail accordé, c’est la construction jugée illégale sur les territoires du monastère, propriété de l’État, de 36 bâtiments par l’Église orthodoxe ukrainienne.
Pourtant, cette Église orthodoxe ukrainienne a officiellement rompu ses liens avec Moscou en mai 2022. L’État ukrainien en prend-il acte?
Les autorités ukrainiennes considèrent que cette Église comprend encore des hiérarques diffusant la pensée du monde russe. Il est évident que la très grande majorité de cette Église orthodoxe ukrainienne ne soutient pas Moscou. C’est vrai qu’elle a déclaré son indépendance par rapport Moscou lors du Saint-Synode de mai 2022, qu’à l’automne, elle avait décidé de faire elle-même son saint-Chrême, mais le statut de cette Église reste indéfini. La notion d’indépendance dont parle le synode du 27 mai n’existe pas dans le droit canonique orthodoxe. Pour le Patriarcat de Moscou, cette Église lui appartient encore.
Ce statut indéfini rend cette Église extrêmement fragile.
Kathy Rousselet
En janvier 2023, dans la crainte d’une interdiction de ses activités, une partie du clergé a demandé des éclaircissements à son épiscopat et au Saint-Synode sur le lien avec Moscou; savoir quels documents avaient été envoyés à Moscou pour déclarer cette indépendance. Ce statut indéfini rend cette Église extrêmement fragile. Je précise aussi que l’éparchie de Lougansk, la région séparatiste, avait refusé la décision du Saint-Synode de mai dernier, décidant en juin 2022 de suspendre la commémoration du métropolite Onuphre, à la tête de l’Église orthodoxe ukrainienne.
Il faudrait voir comment cette Église orthodoxe ukrainienne pourrait évoluer. Pourrait-elle se voir accorder l’autocéphalie, mais par qui? Par Moscou, cela paraît totalement inenvisageable, par Constantinople, pas plus, car elle a déjà accordé l’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine. Certains émettent l’idée d’un exarchat du Patriarcat de Constantinople, mais les choses restent floues et cette Église orthodoxe ukrainienne a un statut indéterminé. Certains rêvent d’une Église unifiée. Certains prêtres de l’Église orthodoxe ukrainienne sont passés dans l’Église orthodoxe d’Ukraine, mais beaucoup d’entre eux la considèrent encore comme non-canonique. Il y a des espaces de dialogue quand même, mais il est possible que la situation à la Laure radicalise les positions et freine toute tentative de paix entre ces deux institutions religieuses.
Que représente ce monastère historique en Ukraine? Quelle charge symbolique y a-t-il à «s’y attaquer»?
C’est le plus ancien monastère d’Ukraine, qui compte aujourd’hui plus de deux cents moines. Il a une signification très importante tant pour les chrétiens de Russie que d’Ukraine. Il a été fondé au XIe siècle alors que Moscou n’existait pas encore. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains à Kiev considèrent que le monastère n’a rien à voir avec le Patriarcat de Moscou. Cette Laure a aussi joué un rôle essentiel dans l’histoire de l’Empire russe. De nombreux moines y ont été canonisés et personnages historiques enterrés, comme Piotr Stolypine, le Premier ministre russe sous le tsar Nicolas II. La Laure est aussi le siège de l’Académie théologique et du séminaire de Kiev, un très ancien établissement religieux avec plus de trois cents étudiants. C’est aussi la résidence du métropolite Onuphre. Un monastère fondamental donc à la fois pour l’Église orthodoxe ukrainienne, mais plus largement pour les chrétiens d’Ukraine, de Russie et du Bélarus.
Suite de cet entretien sur Vatican News
(d'après Cath.ch et Vatican News)
