De sainte Thérèse de Lisieux à Jeanne Jugan, frère Philippe Cuvier a représenté de nombreuses personnalités religieuses en marionnettes. Comment trouve-t-il l’inspiration et que retient-il de ces dizaines de spectacles? Réponses dans un entretien à bâtons rompus.

Il aurait pu rester tapissier-garnisseur, il aurait pu être éleveur de chèvres dans le Sud de la France. Finalement, Philippe Cuvier a fini par se tourner vers une autre activité, tout aussi originale: moine marionnettiste.
Dès notre rencontre avec frère Philippe, c’est l’accent du Sud de la France qui nous frappe. Le religieux a gardé dans sa voix quelques expressions de là-bas, même s’il réside depuis près de vingt ans à Leffe. Il nous raconte d’abord son enfance: "J’étais un très mauvais élève et il m’a fallu prendre rapidement une orientation professionnelle." Ce sera donc la voie de l’apprentissage en tapisserie-garnissage chez un patron, pour développer son sens du "travail manuel au service du beau".
Sur le plan de la vocation également, frère Philippe tâtonne. Né dans une famille catholique pratiquante, il est habitué à se rendre à l’église. Puis, il prend une forme d’"indépendance" jusqu’à ce qu’il rencontre un prêtre qui œuvre dans le domaine social. Il aurait pu devenir prêtre à son tour, mais ce n’est pas pour lui. Il essaie alors de devenir moine ermite, jusqu’à ce que le père abbé qui l’accompagnait le lui déconseille. "Selon lui, j’étais davantage fait pour les Prémontrés, se souvient le religieux. La vie chez les religieux Prémontrés est tournée sur la vie communautaire."
Confiance et abandon en Dieu
Philippe rejoint alors la communauté de l’abbaye de Frigolet (au sud d’Avignon). Mais celle-ci devient trop peu nombreuse au point que la question de son maintien se pose. Il choisit alors de venir en Belgique, rejoindre les Prémontrés de Leffe. "Dans la vie religieuse, il faut une sorte d’abandon et de confiance totale. Laissons Dieu faire, il opère très bien. Le premier chemin c’est un cœur-à-cœur avec Dieu. Il n’est pas insensible à nos cris, à notre désespérance."
"Pourquoi Leffe?", poursuit-il. "Notre communauté française qui était à Frigolet, a dû pendant la période de séparation de l’Eglise et de l’Etat, s’installer en Belgique et en Angleterre. En Belgique, ce fut à l’abbaye de Leffe. Quand moi je suis arrivé, j’ai été bien accueilli du fait qu’on se connaissait déjà. Nous sommes membres du même ordre religieux. J’ai senti des frères!"
Dans ses bagages, frère Philippe apporte déjà des marionnettes. Depuis trente ans maintenant, le religieux prémontré s’est lancé dans cette forme de catéchèse originale. "C’était ça, ou devenir chèvre!", reconnaît-il en riant puisqu’il ne supportait plus de s’occuper des animaux de l’abbaye de Frigolet. Le moine venait de découvrir un spectacle créé par le père Pierre Brandicourt: "Dans l’église, il jouait la vie de Jeanne Jugan (la fondatrice des Petites sœurs des pauvres), avec des marionnettes." Suivant son exemple, Philippe commence alors à créer ses propres personnages manipulés à l’aide de fils.
Les marionnettes parlent au cœur
Le premier spectacle de frère Philippe portait sur Adam et Eve, la création du monde. "Au départ, je crée la marionnette de A à Z, le décor, etc. Je suis alors entouré de quelques jeunes qui m’aident. Sinon, je dois me transformer en un homme-orchestre qui doit savoir tout faire." Depuis une trentaine d’années, le religieux prémontré monte un spectacle par an. "Chaque spectacle naît d’une demande", précise-t-il. "Tous ont bien marché. Je me souviens en particulier de celui sur saint François d’Assise. Il y avait un lâcher de colombes. A chaque fois que j’entends les mouchoirs dans le public, je sais que la représentation est bonne."
Nous interrogeons frère Philippe sur les coulisses de sa création artistique. Il confie par exemple que l’idée de la marionnette de Thérèse de l’Enfant-Jésus (spectacle joué l’an passé) lui a été inspirée par la venue des reliques de la sainte dans la province de Luxembourg. "Parfois ce sont les marionnettes les plus simples qui me donnent le plus de travail", explique frère Philippe. "Pour ce spectacle, je me suis rabattu sur des poupées qu’on trouve dans les commerces et que j’ai habillées en carmélites. Quand on les voit, on ne pense plus aux jouets que nous pourrions donner à des enfants. Thérèse de Lisieux s’est certainement bien retrouvée dans ce personnage assez petit alors que les marionnettes mesurent habituellement 70 à 80 centimètres."
Comment concilie-t-il la vie communautaire chez les Prémontrés de Leffe et le temps nécessaire à créer les marionnettes, les décors et le scénario d’un spectacle? "Le temps que je ne passe pas à étudier la Bible comme les autres moines, je le passe à l’atelier." Mais l’inspiration pour un nouveau spectacle ne vient pas toujours aisément: "Quand j’ai besoin d’inspiration, je mets une belle musique. Si je n’y arrive pas, je passe à autre chose. Je suis très libre." Frère Philippe confie avoir "aussi besoin d’un temps de réflexion, d’inspiration à la suite de lectures. Il y a beaucoup de vies de saints qui montrent comment ils répondent généreusement avec leur cœur et leur esprit."
Appel à des bénévoles
A une autre époque, notamment quand le religieux était encore en France, cette rencontre aurait été ponctuée d’interventions d’autres jeunes qui épaulent frère Philippe dans l’art des marionnettes. Le moine nous raconte par exemple une époque où les sujets de ces spectacles tendaient vers le New Age, puisque c’est ce qui parlait aux jeunes. Lui a souhaité revenir vers des thèmes religieux ce qui a scindé le groupe des volontaires. Aujourd’hui en Belgique, frère Philippe est encore ponctuellement épaulé par quelques personnes de Dinant. Mais il lance un appel pour de nouveaux volontaires qui voudraient l’aider à actionner les marionnettes ou gérer la logistique.
Le créateur de ces nombreux spectacles résume l’essentiel: "Préparer ces spectacles montre qu’on peut placer sa confiance dans les charismes qu’on a reçu." Frère Philippe Cuvier a parfaitement conscience des multiples manières de produire des spectacles religieux, notamment au théâtre. "Dans le monde d’aujourd’hui, l’image a pris une importance très forte, de même que la musique, par rapport au texte. Avec la marionnette, nous touchons différemment le cœur des gens."
Anne-Françoise de BEAUDRAP
Pour connaître le sujet du prochain spectacle de frère Philippe, écoutez l’émission God’sTalents de Jacques Galloy le mardi 18 avril à 17h sur 1RCF.

