Bienvenue au Maroc! A 50 ans, Kassou Abderrahim s’y est spécialisé dans la restauration d’anciens lieux de culte. Ce musulman travaille notamment sur plusieurs édifices catholiques. Un travail qu’il mène avec respect et passion.

Nous sommes à Rabat, il y a quelques mois. Dans la grande salle de l’institut Al Mowafaqa, unique lieu de formation de prêtres catholiques et de pasteurs de diverses obédiences chrétiennes dans tout le Maroc, une conférence pas comme les autres est en train de se tenir. L’initiative, prise par le diocèse de Rabat, s’inscrit dans le cadre des événements marquant le centenaire de la cathédrale Saint-Pierre, imposant et principal édifice chrétien de la capitale marocaine. Pendant un peu plus de deux heures, Kassou Abderrahim, aidé par un écran de projection, présente le travail de restauration qu’il a mené en divers lieux de cultes, notamment dans la paroisse du Sacré-Cœur de Casablanca et l’église anglicane de la même ville. Il est là pour "faire découvrir les coulisses de ces magnifiques restaurations", comme le raconte l’abbé Daniel Nourissat, prêtre du diocèse de Dijon (France) et curé de la cathédrale de Rabat. "La restauration d’une église est toujours porteuse d’émotions fortes", rappelle Abderrahim qui insiste sur "les moments de recueillement" qu’une telle œuvre inspire, même pour le musulman qu’il est.
Du Sacré-Cœur à l’église anglicane
Immense bâtisse toute blanche construite en 1930, l’église du Sacré-Cœur est l’édifice chrétien incontournable de Casablanca. Les Marocains lui décerne indument le titre de "cathédrale" qu’elle n’a jamais eu officiellement. Sa restauration a gardé l’essentiel de son mélange de style gothique et d’Art déco. "Une sorte de modernisation du style" selon Kassou. L’architecte a tenu "à faire vivre les traits architecturaux du passé".
200 mètres plus loin, l’église Saint-John a retrouvé sa splendeur après deux années de travaux. Depuis septembre 2021 et grâce au génie du même architecte, la messe y est de nouveau célébrée. L’édifice anglican fondé en 1906 est la plus vieille paroisse chrétienne encore en activité au Maroc. Kassou Abderrahim se souvient des deux grandes phases de sa restauration: "La réalisation d’un édifice accueillant une grande salle polyvalente" et "la restauration du bâtiment principal de l’église et son extension".
Profil atypique! De près ou de loin, Abderrahim a participé à la rénovation de bien des édifices – il cite encore le cas des chapelles catholiques de Figuig et de Beni Mellal. Mais si c’est en restaurant des églises qu’il est devenu célèbre (dans tout le pays!), Abderrahim souligne qu’il a aussi restauré des mosquées et même des synagogues. Un parcours qui correspond assez bien à la réputation de la tolérance religieuse du royaume chérifien où le roi, aujourd’hui Mohamed VI, est garant de la liberté des religions.
Une mission complexe et passionnante
Abderrahim Kassou naît en 1972 à Rabat. Son histoire avec les églises remonte à sa tendre enfance. "Mon école primaire contenait une chapelle carmélite", nous raconte le quinquagénaire. Diplômé de l’Ecole d’architecture de Paris-La Villette, il avoue d’emblée que "restaurer une église est bien plus difficile" qu’un immeuble quelconque. Car, selon lui, au-delà de la restauration, il y a deux types d’exigence. D’abord, "le respect des lieux" et de son passé sacré. Mais aussi "son adaptation à son éventuelle fonction future", ajoute-t-il, faisant allusion à l’église du Sacré-Cœur. Depuis sa restauration, l’ancien lieu de culte catholique est devenu un espace culturel. Son ouverture au public est prévue pour la fin de l’année et il devrait, selon les attentes, vite devenir l’édifice chrétien le plus visité du pays.
Reste cette question: n’est-il pas curieux qu’un musulman prenne ainsi soin d’édifices chrétiens? Aucun problème, sourit-il. "Notre religion insiste sur l’accueil et la bonne relation qu’il convient d’entretenir avec les autres religions du Livre [ndlr: outre l’islam, le judaïsme et le christianisme]", explique-t-il à Dimanche. "A aucun moment la religion n’a été un frein à notre action." Il a encore en mémoire quelques découvertes surprises pendant ses interventions comme "des tessons de céramique ou des morceaux de livres anciens" qui rappellent la première vie des lieux.
La moitié des quarante-cinq paroisses et chapelles catholiques que compte le pays ayant besoin de réfection, Abderrahim Kassou ne manque pas de perspectives. Trois projets devraient prochainement pouvoir se concrétiser pour lui. "Le hasard a voulu qu’il s’agit d’une mosquée, d’une synagogue et d’une église" se réjouit-il, y voyant le signe "d’un appel à la cohabitation religieuse".
Carmel MAX-SAVI, au Maroc
Au Maroc, Une Église qui renaît…

Le Maroc a longtemps été un territoire prospère pour le christianisme et en porte encore les vestiges. Le pays est parsemé de nombreuses églises, souvent abandonnées faute de fidèles et de moyens. A la fin des années 1950, 500.000 Européens vivent au Maroc, et 200 églises y sont encore ouvertes. Mais dans les décennies qui suivent, la présence chrétienne diminue fortement. Dans les années 1980, ce ne sont plus que quelques milliers de fidèles qui fréquentent les églises chrétiennes. Depuis le début des années 2000, l’Eglise catholique trouve cependant un dynamisme nouveau grâce à l’arrivée massive d’étudiants provenant d’Afrique subsaharienne, mais aussi grâce à des migrants, passant quelques mois ou quelques années au Maroc, en attendant de pouvoir traverser la Méditerranée. A l’instar des autres communautés "périphériques" chères à François, cette Eglise catholique marocaine bénéficie de l’attention du pape, qui se rend à Rabat en 2019. Aujourd’hui, les deux diocèses du pays (Rabat et Tanger) regroupent environ 40.000 catholiques. Une minorité discrète mais bien présente dans un pays où l’islam est religion d’Etat. Pour les accueillir, la création de nouveaux lieux de culte (ou la restauration d’anciens) est nécessaire. D’autant que l’élévation de l’archevêque de Rabat au cardinalat rend davantage visible la présence de l’Eglise. Pour le cardinal Cristobal Lopez, "bien au-delà des chiffres", c’est "le témoignage par la présence qui compte".
