La renaissance, dans le contexte de la voie chrétienne, est synonyme de résurrection, qui nous fait entrer dans la vie spirituelle. Tel est le sens de la fête de Pâques que nous célébrons ce dimanche: naître à une vie nouvelle en participant à la mort et à la résurrection de Christ.
"A moins de naître à nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu", disait Jésus à Nicodème qui était venu le trouver "de nuit" (Jn 3,3.1). Naître de nouveau. Renaître. Cette perspective résonne comme un appel au cœur de l’Evangile. Ce qui nous permet de sortir de la nuit et de venir au jour, c’est une nouvelle naissance.
Nicodème ne comprend pas ce que dit Jésus. Il est perplexe. "Comment un homme pourrait-il naître s’il est vieux? Pourrait-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère et naître?" (Jn 3, 4). Il semble entendre la parole de Jésus "au premier degré", mais ce n’est pas de la naissance "naturelle" qu’il s’agit, par laquelle un enfant est mis au monde. Jésus précise alors: "nul, s’il ne naît d’eau et d’Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu" (Jn 3,5).
Un air inconnu
La double évocation de l’eau et de l’Esprit, qui a sans doute sonné plus étrangement encore aux oreilles de Nicodème – l’évangéliste Jean aime manier l’ironie, les mots à double sens, les différents degrés de compréhension –, met par contre la puce à l’oreille des initiés que sont les lecteurs de l’évangile: l’allusion au Mystère de Pâques est transparente pour les disciples du Christ. L’eau dont il s’agit est celle du baptême. Et qu’est-ce que le baptême, sinon être plongé dans la mort du Christ, pour pouvoir ressusciter avec Lui? Par le baptême, nous participons au Mystère pascal, au passage – sens du mot "pâque" – du Christ de la mort à la Vie nouvelle, et ce passage est une nouvelle naissance.
La symbolique de la naissance est déjà présente dans la Pâque juive. Le peuple d’Israël, à sa sortie d’Egypte, va traverser la Mer Rouge après que Dieu y a ouvert un passage (Ex 14). Ce passage au milieu des eaux, figure du chaos et de la mort, évoque la naissance, lorsque l’enfant quitte la nuit des eaux maternelles pour entrer dans le monde, la vie et la lumière, expérience douloureuse mais aussi libératrice, lorsqu’il respire pour la première fois un air jusqu’alors inconnu, lorsqu’il voit le jour pour la première fois.
Cet air inconnu, les Israélites le respireront lorsqu’ils entreront dans la Terre promise, et le disciple du Christ le respire lorsqu’il entre dans le Royaume de Dieu. Cet air inconnu, c’est celui de l’Esprit, vent qui souffle où il veut (Jn 3,8). C’est par et dans l’Esprit, Souffle de vie reçu au baptême, don sans cesse renouvelé, que se réalise cette nouvelle naissance. Cette naissance dans l’Esprit est ainsi, par définition, spirituelle (du latin spiritus, esprit). Et le Royaume de Dieu dans lequel elle nous fait entrer, puis vivre, est également de nature spirituelle – ce que Nicodème avait du mal à comprendre. La nouvelle naissance nous fait entrer dans une nouvelle vie, la vie spirituelle.
Le serpent dans le désert
"Comment cela peut-il se faire?", demande Nicodème à Jésus (Jn 3,9). Et comment se vit cette vie spirituelle, dans cette nouvelle réalité qu’est le Royaume de Dieu? Toute réalité spirituelle est difficile à décrire, et presque impossible à définir. Et quand bien même on en donnerait une définition, la compréhension intellectuelle qui en découlerait ne nous aiderait que très peu, voire pas du tout, à la vivre. On peut tenter de définir ce qu’est l’amour, mais tant qu’on ne l’a pas rencontré, tant qu’on n’a pas fait l’expérience d’aimer et d’être aimé, on ne peut connaître ce qu’est l’amour. La connaissance qu’on en a est alors, justement, une expérience, un vécu, qu’on ne peut décrire qu’à travers des images, des symboles, un poème, un récit.
C’est ce que Jésus lui-même fait en racontant des paraboles à ses auditeurs: "Le Royaume de Dieu est semblable à…". Comment naître au Royaume de Dieu? Dans sa réponse à la question de Nicodème, Jésus renvoie à un récit biblique: "Et comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle" (Jn 3,14-15). Lors de leur séjour de quarante années dans le désert, les Hébreux se sont révoltés contre Dieu: "Si c’était pour nous faire mourir dans le désert, ce n’était pas la peine de nous faire sortir d’Egypte, et nous sommes dégoûtés de la manne…". Pour les punir, Dieu envoie des serpents dont la morsure les fait mourir. Ils se repentent alors, et à l’intercession de Moïse, Dieu demande à celui-ci de fixer un serpent d’airain à une hampe. "Et lorsqu’un serpent mordait un homme, celui-ci regardait le serpent d’airain et il avait la vie sauve" (Nb 21, 4-9).
En faisant allusion à cet étrange récit, Jésus se l’applique à lui-même: Jésus élevé sur la croix sera le remède à la mort de l’humain, conséquence de sa rupture avec Dieu. Pour être guéri et entrer dans la vie éternelle, il suffit de croire au Fils de l’homme élevé sur la croix, au Fils unique que Dieu a envoyé dans le monde qu’il a tant aimé, pour que le monde soit sauvé (Jn 3, 16-17).
Une nouvelle réalité
Au terme des quarante jours de carême passés au désert, nous voici arrivés à Pâques, où nous faisons mémoire de l’élévation de Jésus sur la croix, élévation qui est manifestation de l’amour sans limite de Dieu pour l’humanité, pour chacune et chacun. C’est la foi en l’amour de Dieu qui nous sauve et qui nous fera entrer à la suite de Jésus et en Lui, "Premier-né d’entre les morts" (Col 1,19), dans le Royaume de Dieu qui est synonyme de vie éternelle.
Si la vie éternelle est une expérience, et non seulement un concept, c’est la foi qui, tout simplement pourrait-on dire, nous fait naître à cette expérience. La foi est la porte d’entrée de la vie spirituelle, autre synonyme du Royaume de Dieu. La foi nous fait participer à la résurrection du Christ, résurrection qui est, elle, synonyme de renaissance.
"Foi, expérience, renaissance, vie spirituelle sont différentes dimensions d’une mystérieuse alchimie divine que nous ne pouvons réellement saisir."
La question peut alors rebondir: comment avoir la foi? Si la foi est une décision, portée par la confiance, elle est aussi, et peut-être surtout, accueil de ce qu’on voit: "Ils verront celui qu’ils ont transpercé", écrit l’évangile, après la mort de Jésus sur la croix (Jn 19,37). Mais si nous pouvons voir Dieu qui nous donne la vie par la mort du Christ, c’est parce que l’Esprit Saint ouvre les yeux de notre cœur à ce qui se joue sur le Calvaire. Foi, expérience, renaissance, vie spirituelle sont différentes dimensions d’une mystérieuse alchimie divine que nous ne pouvons réellement saisir, mais qui accomplit son œuvre en nous. Avec notre libre participation. Un peu comme lorsque nous tombons amoureux et que nous décidons d’aimer, et que nous entrons alors, sans que nous comprenions vraiment comment, dans une nouvelle réalité.
La crise du Covid-19, et les trois confinements qu’elle a entraînés sont comme un long carême, un long temps de désert qui se prolonge… pas durant quarante années, on l’espère! Comme le peuple hébreu, nous sommes peut-être tentés de nous révolter non pas contre nos autorités (tentation parfois légitime…), mais contre Dieu qui ne met pas fin à cette situation. Or, la renaissance spirituelle, qui nous ouvre à cette autre réalité, ne nous fait pas pour autant échapper à notre réalité quotidienne. La vie éternelle, qui a déjà commencé, se vit au cœur de la réalité telle qu’elle est, en l’accueillant jusqu’au bout, comme le Fils de Dieu fait homme l’a accueillie jusqu’au bout. La vie nouvelle, qui nous est donnée dans la résurrection du Christ, peut néanmoins transformer, transfigurer cette réalité "terrestre" de l’intérieur. En commençant par nous-mêmes, pour devenir des femmes et des hommes nouveaux.
"Le Royaume de cieux est comparable à du levain qu’une femme prend et enfouit dans trois mesures de farine, si bien que toute la masse lève" (Mt 13,33).
Christophe HERINCKX

