
Rire est le propre de l’homme": voilà ce qu’on nous a appris dans notre enfance. C’est François Rabelais, truculent auteur de Gargantua et Pantagruel, qui écrivit cette sentence dans l’ouverture de son premier livre. La capacité humaine d’hilarité venait du coup s’ajouter à la raison, au langage et à quelques autres qualités évidentes pour prouver par a+b que l’être humain était bien le sommet inégalé de la création.
Las, après la découverte de nos origines animales par Darwin et de l’inconscient, cette "folle du logis", par Freud, il fallut ramener notre supposée magnificence à sa juste dimension: non, nous ne sommes pas des êtres sortis tout chauds, tout achevés de l’atelier du divin potier et notre belle raison raisonnante ferait bien de tenir compte de ces pulsions, désirs et refoulés qui grouillent, qu’on le reconnaisse ou pas, dans les recoins obscurs de nos cerveaux. Les progrès de la génétique vinrent porter un nouveau coup de boutoir dans notre orgueil mal placé: il s’avère que nous avons en commun avec les chimpanzés 96% de patrimoine et que le génome du porc présente tellement d’analogies avec le nôtre qu’il se profile à l’horizon comme un candidat idéal pour les dons d’organes! Décidément, notre fameuse spécificité – justifiant bien des supériorités – se réduit comme un iceberg soumis au réchauffement climatique…
Et voici que désormais, les neurosciences nous apprennent cette chose dont la plupart des propriétaires de chiens, de chats ou de cheval se doutaient sans vraiment oser y croire: oui, les animaux rient. Des singes, évidemment, nos très lointains ancêtres. Mais aussi chats, chiens, rats et oiseaux. Bien sûr, on ne les entend pas se gondoler franchement, mais les recherches ont mis en évidence toutes sortes de couinements, glapissements et autres petits râles qui sont, assurent-elles, l’expression d’un véritable plaisir. Les rats en particulier adorent, paraît-il, être chatouillés! Je me disais bien aussi que la bouche de mon chat s’étirait vers ses oreilles lorsqu’il me voit rentrer, j’y voyais un sourire – eh bien, c’en est probablement un.
Le sens de l’humour a quelque chose de divin
Et si on inversait pour une fois les positions? Si, au lieu de vouloir faire en sorte que les animaux se comportent comme des humains, nous nous inspirions quelquefois de leur mode de vie? Déjà qu’ils ne passent pas leur temps à courir d’un endroit à l’autre comme si leur existence en dépendait, qu’ils hibernent lorsque les conditions météo les y invitent et donnent leur affection sans attendre nécessairement la réciproque… Mais si en plus ils rient, alors là ils deviennent nos maîtres en savoir vivre. Car enfin, comment ne pas être happé, en ces temps marqués par les restrictions de tous ordres et l’incertitude comme seul baromètre, par la morosité et le découragement ambiants? C’est facile de se transformer en mère-la-morale et de sermonner le public: "Arrêtez de râler et de vous plaindre!" On voudrait bien, Madame, mais franchement il faudrait pour cela nous en donner quelque motif. Par contre, faites l’essai: relevez les coins de votre bouche, plissez les yeux – la magie opère, immédiatement une image amusante va s’échapper de votre cerveau. Une caricature vue dans le journal, une plaisanterie vacharde, une blague au ras des pâquerettes… Pas question de faire la fine bouche, de lever les yeux en soupirant. Oui, c’est le Carême. Oui, la situation est rude. Oui, les cicatrices, angoisses et déprime s’accumulent. Raison de plus pour se donner le droit de rire, se fendre la poire, de se marrer, quoi. Y compris à propos de la situation présente. Parce que si nous ne nous permettons même pas d’en rire, alors ça finit par verser dans l’absurde, le tragique, l’insupportable. Il paraît que de l’autre côté de l’Atlantique, des gens rigolent de nos sagas à propos des masques, vaccins et dépistages apparemment victimes d’un sort maléfique. "Surréalisme belge!", disent-ils. Grâce soit rendue à tous nos humoristes qui, en radio, télé et réseaux sociaux, caricaturent, chroniquent, se défoulent sans épargner qui ni quoi que ce soit: ils sont à eux seuls un remède d’utilité publique contre la tristesse.
C’est le moment de rouvrir nos BD favorites; de revoir sans complexes Bourvil, Fernandel et de Funès dans leurs gags qu’on connaît par cœur mais dont on ne se lasse pas; de ne pas chichiter devant un spectacle d’humoriste au prétexte que c’est "vraiment trop facile"; de regarder sur YouTube des capsules qui pétillent comme du champagne… Et – pourquoi pas? – d’imaginer Dieu et son fils eux-mêmes en train de rire. Je sais: la Bible n’en parle pas. Mais voyez-vous, je ne peux pas imaginer que Jésus ait été tant de fois invité à dîner s’il amenait avec lui une mine d’expert sanitaire! Et franchement, vu les "hommeries" (respect pour les bêtes!) dont nous sommes capables depuis la création, oui, je crois vraiment que le sens de l’humour a quelque chose de divin.
Myriam TONUS
Laïque dominicaine,
Accompagnatrice fédérale de Sens du Patro
