Bas les masques ! Voilà qui contrevient assurément aux recommandations sanitaires en vigueur actuellement dans les pays touchés par le Covid-19. Porter un masque fait désormais partie de notre quotidien, alors qu’il y a encore quelques mois, il n’en était rien... Les circonstances que nous traversons actuellement n’offrent-elles pas l’occasion favorable de laisser tomber tous nos masques afin de nous retrouver avec nous-mêmes et surtout d’être nous-mêmes ?
Au contraire, hormis en milieu hospitalier, le port du masque (du moins en Europe) pouvait sembler suspect et aurait même été proscrit dans certains lieux. Et pour cause, le masque couvre une proportion importante du visage, camouflant ainsi l’expression de cette partie capitale de notre corps et rendant la communication peu aisée, voire biaisée...à telle enseigne qu’un dérivé du mot “masque” donnera en français la locution “avancer masqué” synonyme de fourberie, tromperie, fausseté ou encore hypocrisie. De ce fait, associer quelqu’un au masque reviendrait à l’assimiler à un fallacieux ou à un hypocrite.
En ce sens, porter un masque ou avancer masqué signifierait manquer d’authenticité et ne pas être véritablement soi-même, mais “jouer un rôle”… tels les acteurs de l’Antiquité qui, pendant leurs prestations, portaient précisément un masque qu’ils ôtaient une fois la pièce de théâtre terminée, en quittant les planches de la représentation pour retrouver le sol de la réalité de leur existence. Ce faisant, ils abandonnaient en quelque sorte leur posture d’hypocrite (au sens étymologique et théâtral du terme) pour retrouver leur personnalité véritable, nue, démasquée, naturelle… leur nature humaine à la fois éminemment forte et extrêmement vulnérable, mortelle et en même temps destinée à l’éternité. Or, c’est précisément ce “naturel” que nous avons tendance à dissimuler derrière des masques de toutes sortes, pensant pouvoir échapper à la réalité ou à la vérité de notre propre nature et de notre vie, cherchant de cette manière à “paraître” plutôt qu’à “être”. Dès lors, il y a lieu de s’interroger : sur qui-quoi avons-nous bâti et bâtissons-nous notre vie personnelle et nos sociétés ? Oserons-nous nous regarder en face tels que nous sommes comme personnes et en tant que collectivités ? Les circonstances que nous traversons actuellement n’offrent-elles pas l’occasion favorable de laisser tomber tous nos masques afin de nous retrouver avec nous-mêmes et surtout d’être nous-mêmes ?
Accepter notre faiblesse
En tant que chrétiens, en reconnaissant et en acceptant notre vulnérabilité, notre faiblesse, nous pouvons pleinement nous abandonner à Dieu qui nous aime tels que nous sommes et nous appelle à la conversion sans se lasser. Dans l’expérience de notre fragilité, se cache, en effet, une occasion unique : celle qui nous permet d’éprouver la force du Christ à l’instar de Saint Paul qui dira : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,10), affirmation devant laquelle notre raison se rebelle parce qu’elle y voit une contradiction évidente avec l’idéal de vie proposé dans nos sociétés et qui consiste généralement dans le succès, le pouvoir, le prestige. Saint Paul, au contraire, nous exhorte à accepter, dans la foi, notre faiblesse, laissant ainsi toute la place à la puissance du Dieu vivant et lui permettant de déployer en nous, tels que nous sommes, sa grâce vivifiante : « Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Co 12,9).
« Le moment que nous vivons est un ébranlement (…), il nous rappelle que nous sommes vulnérables ! Nous l’avions sans doute oublié ! ». Ces paroles prononcées par le Président français dans son allocution télévisée du 13 avril dernier (ou encore le discours de notre Roi Philippe en avril dernier) résonnent comme un aveu, tout à fait louable, de notre condition ; elles reconnaissent la vulnérabilité de l’homme, la vulnérabilité de la société occidentale hyper-technologisée, à l’heure du transhumanisme et même de “l’humain modifié” ; des propos interpelants, aux antipodes de “l’homo deus” envisagé, voire prôné, par l’auteur israélien Yuval Noah Harari dans son ouvrage du même nom au succès international. La crise engendrée par le Coronavirus aurait donc le mérite d’une “piqûre de rappel” de la condition humaine.
Selon le Pape François, commentant l’évangile dit de “la tempête apaisée” (cf. Mc 4,35-41) lors de sa bénédiction Urbi et Orbi le 27 mars dernier : la tempête causée par le Coronavirus « démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. Elle nous démontre comment nous avons laissé endormi et abandonné ce qui alimente, soutient et donne force à notre vie…À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos “ego” toujours préoccupés de leur image (…) ». Quant aux chefs de cultes de Belgique, ils abondent en ce même sens, lorsqu’ils écrivent dans leur déclaration commune du 6 avril dernier : « Nous nous sentions seigneur et maître, intouchables. Le coronavirus Covid-19 nous enlève cette illusion : nous ne maîtrisons pas tout, nous sommes des êtres fragiles et vulnérables, non seulement ici ou là, mais partout dans le monde. »
Admettons avec le Pape François que : « Comme les disciples de l’évangile [cf. Mc 4,35-41], nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse. Nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble…nous nous apercevons que nous ne pouvons pas aller de l’avant chacun tout seul, mais seulement ensemble. ». En effet, la reconnaissance de notre vulnérabilité commune fait réapparaître notre interdépendance ; elle nous ramène à la valeur fondamentale du “bien commun”, au-delà des intérêts particuliers, en nous faisant nous sentir non simplement comme des “individus” – juxtaposés les uns aux autres et sans interaction aucune hormis l’étalage de nos propres égos visant à surpasser autrui perçu comme un concurrent ou un adversaire à disqualifier – mais comme des “personnes”, liées les unes aux autres, interdépendantes et en communion.
Le vrai visage de Dieu
En Jésus, Dieu a choisi la voie de la vulnérabilité et de la fragilité, assumant pleinement la nature et la condition humaines sans perdre pour autant sa propre nature divine…ce qui ne l’a nullement “dénaturé” (cf. Ph 2). Au contraire, comme “homme parmi-avec les hommes”, Dieu a révélé sa véritable identité et nous a montré son vrai visage “aux couleurs de l’amour”. En devenant notre semblable sans cesser d’être le “Tout-Autre”, Dieu s’est fait notre “Prochain” et s’est livré en partage à toute l’humanité. Ainsi, le “Très-Haut” s’est fait le “Très-Bas” (cf. Christian Bobin, Le Très-Bas, Gallimard, 1992). Comme l’explique l'exégète Camille Focant*: « Le Christ n’a pas considéré le fait d’être à égalité avec Dieu “comme quelque chose à utiliser à son propre avantage”. En refusant d’être honoré à l’égal d’un dieu [ou de Dieu], Jésus récusait implicitement tout un système de course aux honneurs, culminant dans ceux qui étaient rendus à des humains traités à égalité avec les dieux. (…) Aux honneurs, le Christ a pourtant préféré la condition d’esclave, de celui qui sert sans paiement ni récompense. (…) l’attitude du Christ prenant forme d’esclave est un exemple pour les chrétiens de Philippes… » et pour nous, chrétiens d’aujourd’hui.
Pensons aussi à l’attitude de Zachée (cf. Lc 19,1-10) qui “s’élève” en montant dans un arbre afin de voir Jésus qui traversait la ville de Jéricho. Or, le Christ lui dit : « descends vite, aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison ». On ne cherche pas à gagner le Seigneur comme on monterait à un mât de cocagne. Ce Dieu fait homme en Jésus n’est pas dans la hauteur inatteignable que l’on croit. Il est en bas ! Il s’est fait “Tout-Bas”, prenant notre nature humaine, vulnérable à l’exception du péché. Il est venu vers nous en nous disant : “descends de ton arbre, de ces fausses hauteurs que tu te donnes ; viens en bas, chez toi ; ouvre-moi la maison de ta vie afin que j’y demeure” !
En ce sens, on peut lire sous la plume du vicaire général du diocèse de Namur, le chanoine Joël Rochette** (« Un Avent de service », dans Communications, décembre 2020, p. 379-381) : « (…) nous ne pourrons être vraiment serviteurs, aujourd’hui et demain, que si nous regardons le Serviteur, pauvre et fragile dans la crèche de Bethléem. Pauvre et fragile sur la croix du Golgotha, faite du même bois que les planches du berceau. Pauvre et fragile dans nos frères et sœurs qui souffrent sur leurs lits d’hôpitaux, dans leurs maisons de repos confinées, dans leurs maisons endeuillées. ».
Bas les masques, soyons nous-mêmes, “démasqués” de nos suffisances et de nos égoïsmes, pour reconnaître et accueillir notre vulnérabilité, notre fragilité, non comme une tare mais comme un atout et un véritable “potentiel” qui invitent l’humain que nous sommes à l’ouverture vers les autres et vers “plus grand que soi”, l’Autre, l’Emmanuel : Dieu parmi nous ! À cet égard, il importe de noter que la tradition chrétienne témoigne de trois avènements du Fils de Dieu. Il y a d’abord sa venue historique (passée) commémorée chaque année à Noël, puis il y a son second avènement (futur) à la fin des temps, et enfin, Saint Bernard (Sermon pour l’Avent) suggère une troisième venue (présente), intermédiaire, à savoir la naissance du Seigneur Jésus chaque jour en quiconque Le reçoit et accomplit Sa parole : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (cf. Mt 25,31-46).
Abbé Ionel Ababi
* « De condition divine, esclave et Seigneur. La christologie paradoxale de Philippiens », dans Revue Théologique de Louvain 48 (2017) 40-63.
** « Un Avent de service », dans Communications, décembre 2020, p. 379-381

