« Fratelli Tutti »: plaidoyer pour une fraternité ouverte


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« Fratelli Tutti »: plaidoyer pour une fraternité ouverte
Par Sophie Delhalle
Publié le - Modifié le
7 min

Ce samedi 3 octobre, le pape François a signé, dans la ville d'Assise, sa troisième encyclique intitulée "Fratelli Tutti". Un texte sur la fraternité humaine, inspiré par saint François, encouragé par le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb mais également marqué par l'expérience de la pandémie de Covid19.

CathoBel se propose de vous accompagner dans la lecture de la dernière encyclique, "Fratelli Tutti", en analysant son contenu et en y relevant les phrases clés. Intéressons-nous d'abord à l'introduction et au premier chapitre, exposant les motivations qui ont conduit à la rédaction de ce texte sur la fraternité.

Dès le premier paragraphe, le pape François évoque la figure qui lui a inspiré ce texte, et, avant cela, celui de Laudato Si. "Ce Saint de l’amour fraternel, de la simplicité et de la joie [...] me pousse cette fois-ci à consacrer la présente nouvelle encyclique à la fraternité et à l’amitié sociale".

Nouveau rêve de fraternité

Saint François d'Assise nous a montré un "amour qui surmonte les barrières de la géographie et de l’espace", il fut également le promoteur d'une "fraternité ouverte". Un saint que François décrit encore comme un homme au "cœur sans limites, capable de franchir les distances liées à l’origine, à la nationalité, à la couleur ou à la religion" comme en témoigne sa visite au Sultan Malik-el-Kamil, en Égypte, il y a 800 ans. Dans un contexte particulièrement violent (époque des croisades), "François invite à éviter toute forme d’agression ou de conflit" et de respecter ceux qui ne partagent pas notre foi.

"Il ne faisait pas de guerre dialectique en imposant des doctrines, mais il communiquait l’amour de Dieu." C'est ainsi qu'il fut un "père fécond qui a réveillé le rêve d’une société fraternelle".

Le souverain pontife explique encore dans son introduction que "les questions liées à la fraternité et à l’amitié sociale ont toujours été parmi mes préoccupations", les ayant d'ailleurs abordées à de nombreuses reprises et en divers endroits. "J’ai voulu recueillir dans cette encyclique beaucoup de ces interventions en les situant dans le contexte d’une réflexion plus large."

Encouragé par le Grand Iman Ahmad Al-Tayyeb, François a souhaité rassembler et développer dans cette encyclique des thèmes importants repris dans le document d'Abu Dhabi sur la fraternité humaine.

Enfin, François "livre cette encyclique sociale comme une modeste contribution à la réflexion pour que, face aux manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, nous soyons capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots."

Obstacles à la fraternité humaine

Dans son premier chapitre, l'encyclique dresse le catalogue des tendances du monde actuel qui entravent la promotion de la fraternité universelle. "L’histoire est en train de donner des signes de recul", analyse le pape. observant des "nouvelles formes d’égoïsme" et une "perte du sens social sous le prétexte d’une prétendue défense des intérêts nationaux". Il rappelle à bon escient que certaines valeurs comme "le bien, l’amour, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes ; il faut les conquérir chaque jour". [8] Le pontife dénonce une fois de plus la promotion d'une culture unique dans un monde de masse qui fait prévaloir les intérêts individuels et affaiblit la dimension communautaire de l’existence. Il pointe également une perte du sens de l’histoire. Un thème très présent dans son exhortation apostolique "Christus Vivit" dans laquelle il mettait les jeunes en garde contre ceux qui voulaient leur faire oublier leur histoire et leur racines, et les couper de la parole et l'expérience des aînés.

L'absence de "commun"

François aborde longuement l'absence de vision commune de nos sociétés. "De ce fait, la politique n’est plus une discussion saine sur des projets à long terme pour le développement de tous et du bien commun, mais uniquement des recettes de marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace." Un monde où gagner devient synonyme de détruire, écrit le pontife. Et de condamner une fois encore la culture du déchet qui s'applique désormais aux biens, à l'alimentation mais aussi aux êtres humains. Et paradoxalement, si "la richesse a augmenté", constate le souveraine pontife, les inégalités aussi avec l'apparition « de nouvelles pauvretés ».

Les droits humains ne sont pas respectés de manière effective et universelle, les femmes, en particulier, sont exploitées et victimes de différents trafics, que le pape dénonce comme de l'esclavage moderne. Il regrette aussi que nous soyons retournés, semble-t-il, à une dynamique de construction de murs. Aussi, aujourd'hui, regrette le pape, progrès technique rime avec déclin éthique.

Les leçons de la pandémie

Selon François, nous vivons dans un monde "qui avance sans un cap commun" or nous formons "une communauté mondiale qui navigue dans le même bateau", où le mal de l’un porte préjudice à tout le monde. Avec la récente pandémie, "nous nous sommes rappelés, écrit le pape, que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble." Et d'ajouter : "La douleur, l’incertitude, la peur et la conscience des limites de chacun, que la pandémie a suscitées, appellent à repenser nos modes de vie, nos relations, l’organisation de nos sociétés et surtout le sens de notre existence".

Après la crise sanitaire, la pire réaction, pour François, serait de nous "enfoncer davantage dans une fièvre consumériste et dans de nouvelles formes d’auto-préservation égoïste". Il prie pour que cette pandémie nous ouvre les yeux, pour que tant de souffrances ne soient pas inutiles, pour que, dans le monde d'après, il n’y ait pas ‘‘les autres’’, mais plutôt un ‘‘nous’’.

Question migratoire

Dans cette encyclique, François revient également sur une question qui le préoccupe depuis le tout début de son pontificat : celle des migrants. Dans le première chapitre, il fustige la vision occidentale du dossier migratoire. Les migrant sont traités comme des sous-humains, qualifiés de menace, or "Il est inacceptable que les chrétiens partagent cette mentalité et ces attitudes, faisant parfois prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi : la dignité inaliénable de chaque personne humaine indépendamment de son origine, de sa couleur ou de sa religion, et la loi suprême de l’amour fraternel" écrit avec force François. Même si "Je comprends que, face aux migrants, certaines personnes aient des doutes et éprouvent de la peur. Je considère que cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense. Mais il est également vrai qu’une personne et un peuple ne sont féconds que s’ils savent de manière créative s’ouvrir aux autres".

Sortir du virtuel

Le pape évoque aussi une "illusion de la communication", dans un monde hyperconnecté mais qui a perdu le sens des vraies relations. "Le respect de l’autre a volé en éclats", déplore-t-il. Le monde numérique amplifie, au final, l'individualisme et l'agressivité sociale (que l'on s'autorise derrière un écran), favorise la manipulation, répand des fake news, renforce certaines idéologies, ... des chrétiens contribuent d'ailleurs à alimenter ces mécanismes, admet le pape.

Il pointe alors un phénomène de sélection dont "résulte un cercle virtuel qui nous isole du monde dans lequel nous vivons". François souligne aussi l'absence d'écoute qui menace la communication humaine sage et, ajouterons-nous, saine et vraie. Or la recherche de la vérité doit se vivre ensemble dans le dialogue, nous devons prendre conscience que "l’accumulation écrasante d’informations qui nous inondent n’est pas synonyme de plus de sagesse". Et surtout, ne pas confondre la liberté avec la liberté de naviguer devant un écran.

Selon François, "un chemin de fraternité, local et universel, ne peut être parcouru que par des esprits libres et prêts pour de vraies rencontres", dans le monde réel. Cessons de copier et d'acheter au lieu de créer, et nous ne contribuerons plus à l'uniformisation du monde qui nie les cultures et les individus.

Une pensée cohérente

Ce premier chapitre se termine toutefois sur une note d'espoir avec un hommage aux "personnes ordinaires qui, sans aucun doute, ont écrit les événements décisifs de notre histoire commune" pendant la crise sanitaire : médecins, infirmiers et infirmières, pharmaciens, employés de supermarchés, agents d’entretien, assistants, transporteurs, hommes et femmes qui travaillent pour assurer des services essentiels et de sécurité, bénévoles, prêtres, personnes consacrées ..

Cette encyclique démontre, s’il fallait encore le faire, toute la cohérence de la pensée du pape François, qui gravite autour du concept englobant de développement humain intégral. « Tout est lié », écrivait-il à de nombreuses reprises dans Laudato Si, et Fratelli Tutti nous donne l’ingrédient pour le concrétiser dans nos vies : la fraternité.

Lire l'encyclique "Fratelli Tutti"

S.D.

Illustrations : CC-BY-Mossot - pixabay CCO


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