De moi à soi


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De moi à soi
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
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Tu es l’artisan de ta propre vie! Le bonheur ne dépend que de toi! Ta réussite est entre tes seules mains! Si tu le décides vraiment, tu guériras! Etc., etc. Ce genre de mantras dégouline sur les réseaux sociaux, répétant ad nauseam ce qui, si l’on y regarde bien, est devenu le credo de notre société hyper-individualiste. Au début du XXe siècle la figure du self made man (l’homme qui s’est fait lui-même) était sujet d’admiration, car elle incarnait la réussite sociale et son possible ascenseur, supposant d’ailleurs un acharnement au travail aussi continu que hors du commun. Les injonctions qui nous sont aujourd’hui adressées sont d’un ordre différent: elles visent moins la réussite sociale que la recherche d’épanouissement et de plaisir personnels. Elles flattent l’ego, le moi en l’assurant que sa quête autocentrée est non seulement légitime, mais est bel et bien un projet de vie, un chemin de sens.

C’est là réduire l’être humain à une seule dimension. L’ego, le moi, c’est ce que l’on perçoit de sa personne, la manière dont on se voit, dont on se juge. C’est la première image qui se construit chez le petit enfant. Elle est donc fortement influencée par le regard d’autrui. L’on sait désormais que le tout-petit cherche ce qui lui donne du plaisir – attitude qui perdure d’ailleurs tout au long de la vie: nous évitons ce qui crée de l’inconfort et de la souffrance, nous préférons naturellement ce qui nous procure du bien-être. Mais cette recherche du plaisir chez le petit enfant – cette libido qui n’a aucune connotation sexuelle – s’accompagne chez lui d’un sentiment de toute-puissance (tout m’est dû, je peux tout faire) et d’une centration autour de sa personne: le narcissisme, qui n’a rien à voir avec l’égoïsme et fait que l’on se sert soi-même avant de se préoccuper des autres. Ces trois traits inhérents à l’ego de l’enfant, on peut facilement les retrouver non seulement en chacune et chacun de nous, mais aussi chez bien des adultes, parfois de façon caricaturale. Avoir un ego infantilement surdimensionné n’est franchement pas rare et les injonctions à la volonté de bien-être évoquées au début trouvent à l’alimenter encore…

Passer au grand large du soi

A chacune et chacun son ego, donc. Son je-me-moi, heureux ou non, paisible ou hargneux, unifié ou sans cesse tiraillé. Pour autant, notre ego est-il la vérité ultime de qui nous sommes vraiment? Comment appeler cette qualité d’être infiniment plus large et plus profonde qui se donne à voir dans certaines relations d’amour, d’amitié, de confiance? Comment appeler cette expérience intérieure où l’ego se déprend en quelque sorte de lui-même pour se recevoir avec bonheur d’autre chose que de lui-même? Comment comprendre ces bouleversements intérieurs qui font que des personnes qui ont vécu l’enfermement de leur ego dans la drogue, la délinquance ou la futilité deviennent des êtres debout, honnêtes, généreux qui jamais ne rechutent? Et comment se fait-il qu’aux tréfonds de nous-mêmes, nous ne nous satisfaisons pas complètement d’être ce que nous pensons être? Philosophes et psychanalystes appellent cette dimension le soi: qui nous sommes en toute vérité, et que nous ne (re)connaissons peut-être même pas. Advenir à "soi" est le travail de toute une vie – et c’est un travail profondément, essentiellement relationnel. C’est un chemin de croissance, non cette "croissance personnelle" tellement vantée, qui maintient subtilement l’individu dans l’illusion de son ego d’enfant, mais une vraie construction de l’être intérieur, comme l’appelaient les bons pères et religieuses qui se vouaient à l’éducation des jeunes.

Le soi est humble: il sait recevoir, se recevoir et rendre grâce de ce qu’il a reçu. Il est lucide et connaît mieux que personne son ego, mais il sait le maintenir à sa bonne et juste place, sans l’écraser ni le gonfler. Il se nourrit de lien, de relation. Il sait affronter les inévitables douleurs et les blessures que l’on s’inflige entre humains et ne fait pas d’autrui la source de tous ses maux. Au contraire, il ne peut se penser sans l’autre – voire le Tout Autre – et lorsqu’il est assez solide, il écrit le sens de sa vie à travers ces relations multiples tissées de bienveillance sans faille: pour le soi, l’autre n’est pas un adversaire ni un rival, quelles que soient ses différences. Suivre ce chemin est certes risqué pour l’ego, et l’on ne s’étonnera pas de ce que notre époque, obnubilée par la sécurité et le confort, préfère l’effacer des cartes! Et pourtant, comment imaginer que la somme de nos petits ego puisse être capable de porter et relever les défis de notre monde en transition? Passer de l’enclos de l’ego au grand large du soi: les Ecritures ne proposent pas autre chose. Si les croyants n’ont pas le monopole de la spiritualité ni du sens, peut-être ont-ils aujourd’hui le devoir de fortifier l’être intérieur. Le leur et celui de leurs frères et sœurs humains.

 

Myriam TONUS
Laïque dominicaine,
Accompagnatrice fédérale de Sens du Patro

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