« Au Nord, rien de nouveau ». En détournant le titre du roman d’Erich Maria Remarque, l’expression s’applique au domaine touristique en cet été 2020. Le sociologue Bernard Duterme, directeur du CETRI, tire les leçons de l’après-confinement. En ce temps de congés, la pandémie n’a pas modifié visiblement les habitudes des touristes occidentaux. État des lieux en quatre questions.
Pourquoi le CETRI s’intéresse-t-il à ce domaine du tourisme ?
Le Centre Tricontinental est un centre d’études des rapports Nord-Sud avec cette particularité de faire intervenir des acteurs locaux des pays du Sud (Amérique latine, Afrique, Asie) dans notre travail d’analyse. Personnellement, je m’intéresse depuis 15 ans à la logique du développement touristique. C’est en fait un phénomène très localisé qui concernent essentiellement les Européens et les Nord-Américains. Le CETRI étudie avec les acteurs locaux l’impact du tourisme sur les pays du Sud.
Quelles dérives constatez-vous ?
Il faut savoir que le tourisme représente un secteur important de l’économie mondiale. C’est 10% du produit mondial brut et un dixième des emplois dans le monde. Ce secteur est en croissance constante depuis la fin de la seconde guerre mondiale, à l’exception de deux années de pause (2001 suite au 11 septembre, et 2009 pour l’éclatement de la bulle financière).
Tout cela explique certaines dérives étatiques, telles que cette course effrénée des pays pour que les touristes viennent chez eux plutôt que dans la région voisine. Pour attirer les investisseurs étrangers, ils n’hésitent pas à niveler par le bas les normes sociales et environnementales. Le Forum économique de Davos publie d’ailleurs un indice de compétitivité touristique dont le nom est particulièrement expressif : « Touristicité », les pays sont classés selon des critères d’accueil fiscal.

CC-BY 2.0 jean-louis Zimmermann
Le deuxième aspect est lié aux inégalités engendrées par ces nouvelles formes de tourisme. Même si en principe « Toute personne sur terre a le droit à des périodes de repos », on constate que seulement 7% de la population mondiale peut -économiquement, politiquement et culturellement- bénéficier de ce droit à la « mobilité récréative ». Le nombre d’arrivées touristiques (séjours à l’étranger comportant au moins une nuitée) a certes doublé en 20 ans, mais le nombre de personnes qui voyage n’a pas subi la même courbe. Les touristes sont de plus en plus des personnes qui partent plusieurs fois dans l’année.
Certes, nous remarquons récemment une sensibilité accrue aux impacts environnementaux, et la recherche d’un tourisme plus respectueux des sociétés visitées. Ces deux tendances s’accentuent sans faire de l’ombre à la tendance majoritaire. Pour l’essentiel des projets touristiques, les bénéfices financiers restent concentrés au Nord, alors même que les voyages se déroulent au Sud. Souvent, les vacanciers réservent leurs voyages par forfait, auprès d’une agence donc d’un opérateur économique du Nord. Quand bien même, ces touristes dépensent un peu d’argent sur place au sein des complexes touristiques, les achats de nourriture et de biens d’équipement sont essentiellement fournis par les pays développés pour correspondre aux choix culturels des vacanciers. Selon notre analyse, pour 10 euros dépensés en Afrique subsaharienne, par exemple, seulement un, deux ou trois euros restent dans le pays.
Pourquoi parler de « revanche du tourisme »* ?
J’utilise cette expression dans le contexte d’après Covid-19. Tout le monde pensait que le comportement changerait. Après le confinement, on pouvait espérer jeter les bases d’un grand marché du dépaysement « juste et durable ». Dans le domaine économique et commercial, nous assistons à un « shopping revenge » (revanche commerciale) pendant lequel les citoyens occidentaux se sont rués sur les magasins. De même, dès que les frontières se sont réouvertes, les gens étaient impatients de reprendre la voiture, l’avion…
Quel message essentiel voudriez-vous mettre en avant ?
Si tout le monde avait accès au tourisme dans les mêmes conditions que nous, par exemple en utilisant l’avion pour 59% des déplacements pour les vacances, la planète n’aurait pas assez de ressources !

(c) Pxhere
Pour contrecarrer ces excès d’une partie de la planète, j’en appelle à un rôle de régulation de la part de l’organisation mondiale du tourisme. Cette institution des Nations Unies est pour l’instant spécialisée dans un rôle de promotion et de développement du tourisme. J’émets un deuxième vœu : que les populations du Sud concernées par l’accueil des vacanciers soient impliquées dans chaque projet touristique dès sa conception, et jusqu’au partage des bénéfices.
Recueilli par Anne-Françoise de Beaudrap
* « La revanche touristique », titre de l’analyse de Bernard Duterme publiée sur le site du CETRI début juillet
« Au Nord, rien de nouveau ». En détournant le titre du roman d’Erich Maria Remarque, l’expression s’applique au domaine touristique en cet été 2020. Le sociologue Bernard Duterme, directeur du CETRI, tire les leçons de l’après-confinement. En ce temps de congés, la pandémie n’a pas modifié visiblement les habitudes des touristes occidentaux. État des lieux en quatre questions.