Agé de 81 ans, l'abbé Roger Maloir reste d'une étonnante vitalité, sans doute portée par cette espérance qui le porte. Il jette un regard sur la crise que nous traversons et qui a privé les fidèles de sacrements et de célébrations liturgiques.
Deuxième enfant d’une famille qui en comptait cinq, Roger Maloir dit n'avoir jamais pensé devenir prêtre avant l’âge de 48 ans. "Les circonstances de la vie ont joué un rôle important dans ma vocation", précise-t-il. Touché par l'histoire de saint Frère Bénilde, racontée par un enseignant de 5e primaire, il juge que c'est là qu'est née sa vocation de Frère des Ecoles chrétiennes. Après un passage dans l'enseignement, le décès inopiné du doyen de Châtelet, dont il était proche, bouleverse la vie du prêtre alors âgé de 48 ans. Sa vocation sera paroissiale, ce que ces Frères acceptent. En 2006, il est envoyé à Beaumont comme prêtre adjoint au doyen pour huit paroisses. Actuellement, il est toujours prêtre auxiliaire au service de son curé, l’abbé Xavier Huvenne pour dix-huit paroisses réparties entre les doyennés de Beaumont, Sivry-Rance et Froidchapelle. "Me voici arrivé à l‘âge de 81 ans et je puis dire que je suis heureux de pouvoir encore travailler au service de l’Eglise", résume l'abbé Maloir.
La crise du coronavirus empêche les fidèles d'assister à la messe et de recevoir les sacrements, en premier lieu celui de la sainte eucharistie. Comment les fidèles de votre paroisse vivent-ils cette privation?
C’est vrai que les chrétiens souffrent de ne plus pouvoir participer à la messe ni de pouvoir recevoir les sacrements. Ils ne se privent pas de me le dire ni de manifester leur mécontentement me posant la question de savoir quand tout cela finira. J’ai toujours des contacts téléphoniques ou par vidéo avec eux, soit je leur téléphone pour prendre de leurs nouvelles, soit ils me contactent eux-mêmes. Je crois qu’il est important de rester en contact avec ses paroissiens et de les encourager surtout dans les moments difficiles que nous vivons et où nous sommes privés des contacts physiques les plus élémentaires. Il n’y a pas que les maladies corporelles qui nous font souffrir. Les maladies de l’âme ou de l’esprit existant aussi et sont parfois bien plus douloureuses.
Si une personne décède du coronavirus ou d'autre chose durant le confinement sans être en état de grâce, qu'elle meurt en état de péché mortel sans avoir pu recevoir d'un prêtre l'extrême-onction, si l'on s'en tient à la théologie de saint Thomas d'Aquin, cette âme ne serait pas sauvée au ciel. En tant que prêtre expérimenté, quelle est votre vision de cette situation?
Vous me posez la question du salut des âmes qui pourraient mourir en état de péché mortel en l’absence d’un prêtre. Le pape François a évoqué la question récemment, se référant au catéchisme de l’Eglise catholique expliquant la manière de procéder dans ce cas particulier où une personne qui se trouverait dans cette condition de ne pouvoir s’adresser à un prêtre pour se confesser alors qu’elle se trouverait dans un état de péché grave. Voici ce qu’il dit: "Si tu ne trouves pas de prêtre pour te confesser, parle avec Dieu, il est ton Père, et dis-lui la vérité: 'Seigneur, j’ai manigancé ceci, cela, cela…. pardon', et demande-lui pardon de tout ton cœur, avec l’acte de contrition et promets-lui: 'Je me confesserai plus tard, mais pardonne-moi maintenant'. Et tu reviendras immédiatement dans la grâce de Dieu." Ainsi, a ajouté le pape, "tu peux t’approcher toi-même du pardon de Dieu, comme l’enseigne le Catéchisme, sans avoir de prêtre sous la main… Trouve le moment juste, le bon moment. Un acte de contrition bien fait, et ainsi notre âme deviendra blanche comme la neige". Le pape François citait les articles 1451 et 1452 du Catéchisme de l’Eglise catholique, qui stipulent que la "contrition parfaite" remet les fautes vénielles; elle obtient aussi le pardon des péchés mortels, si elle comporte la ferme résolution de recourir dès que possible à la confession sacramentelle. Concernant le baptême, il faut savoir que dans l’Eglise catholique latine, les ministres ordinaires du baptême sont les prêtres et les diacres mais qu’en cas de nécessité et donc de mort imminente, toute personne même non baptisée ayant l’intention requise peut baptiser. Avoir l’intention requise signifie vouloir faire ce que l’Eglise fait en baptisant et en utilisant la formule baptismale: "Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit" tout en versant l’eau sur la tête de celui qu’elle baptise. Si l’Eglise permet à toute personne la possibilité de baptiser, c’est parce qu'elle est consciente de cette volonté salvifique universelle de Dieu. (C.E. canon 1256)
Dans le passé, lors de crises sanitaires encore plus graves, comme les épidémies de peste ou de la grippe espagnole, l'Eglise continuait de dispenser aux fidèles le secours spirituel et de leur donner la communion. En comparaison, quel regard jetez-vous sur la décision très rapide de l'Eglise de suspendre toutes les célébrations jusqu'à nouvel ordre, et ce avant même que l'Etat l'ordonne?
Il est toujours difficile de comparer deux réalités historiques. Au Moyen-Age, la médecine n’était guère développée, il n’y avait pas de politique sanitaire ni de système hospitalier. L’Eglise était pratiquement la seule institution à s’occuper des malades et à répondre au défi de ces épidémies diverses, telle la peste noire ou le choléra. De nombreux prêtres, religieux et religieuses se sont ainsi dépensés sans compter au chevet des malades et y ont bien souvent laissé leur vie. Aujourd’hui, malgré les progrès de la médecine et la multiplication des spécialisations et des experts dans le domaine de la virologie, tous se trouvent bien démunis et incapables de trouver une position commune dans la recherche du traitement ou d’un éventuel vaccin-miracle… Les évêques ont sans doute pris la décision de suspendre les célébrations des messes et des sacrements en calquant leur position sur celle du pouvoir civil, avec comme premier souci de tenir les fidèles à l’écart de la contamination, pensant que celle-ci ne serait que temporaire. Mais on peut se demander pourquoi les autorités civiles nous permettent d’aller faire nos courses dans les grandes surfaces moyennant des règles de distanciation alors qu’ils interdisent les célébrations liturgiques dans les églises. Deux poids, deux mesures? Une église est-elle un lieu plus confiné qu’une grande surface alors qu’Il suffirait d’y appliquer les mêmes règles de distanciation et d’hygiène.
Le nombre de catholiques pratiquants n'a cessé de décroître année après année. Quelle est votre perception?
C’est vrai qu’il y a une grave crise de vocations et que beaucoup de séminaires ont dû fermer, faute de candidats. Personnellement, je ne pense pas que le célibat, de manière générale, soit la cause de cette pénurie, comme les médias nous le serinent périodiquement. Les pasteurs protestants peuvent se marier et pourtant, le problème du recrutement se pose aussi chez eux. Notre monde désacralisé a évacué toute référence à Dieu et aux valeurs spirituelles. On enlève les croix de nos hôpitaux et de nos écoles, on évacue toute mention de fêtes religieuses – mais on garde les congés qui y sont attachés. C’est la foi qui est en cause et en crise. Quand Dieu retrouvera sa première place dans le monde et dans nos familles, il y suscitera encore des vocations sacerdotales et religieuses. Il ne faudrait pas oublier que le mariage est aussi une vocation. Ne connait-il pas lui aussi dans nos contrées occidentales une terrible crise?
Vous avez connu l'Eglise avant et après le Concile Vatican II? Pensez-vous, avec le recul, que le Concile fut favorable à l'Eglise catholique? Si oui, pouvez-vous nous dire pourquoi?
Pour qui a vécu et a suivi de près les travaux du Concile Vatican II depuis son ouverture le 11 octobre 1962 jusqu’à sa clôture, le 8 décembre 1965 et en a lu les actes, rien ne paraissait présager les querelles fratricides qui allaient en surgir. On va s’autoriser un raccourci pour en déceler les causes en se référant à la plus haute autorité en la matière, à savoir le pape Benoît XVI qui a analysé cette période de crise dans l’Eglise. Il a distingué dans l’analyse des suites du Concile les tenants de l’herméneutique de la rupture et les tenants de l’herméneutique de la continuité. Cette analyse me paraît très juste, parce qu’elle met bien le doigt sur toute une frange médiatique qui a voulu mettre l’accent sur un soi-disant "aggiornamento" qui jetait le bébé avec l’eau du bain et qui a entraîné toutes les dérives liturgiques qui en ont désarçonné plus d’un au moment de l’instauration de la messe dite de "Paul VI" qui, dans la plupart des cas, a été imposée sans aucune préparation ni explication pédagogique. Cette réforme a expliqué, en partie seulement, le schisme d’Ecône initié par Mgr Lefèvre. En 2007, Benoît XVI a promulgué par le motu proprio Summorum Pontificum le droit de célébrer la messe ancienne déjà affirmé par Jean-Paul II en 1984, puis en 1988. Donc, de nos jours, deux formes de liturgies coexistent: la forme ordinaire étant issue de la réforme liturgique du Concile, celle que la plupart des prêtres de notre diocèse célèbrent et la forme extraordinaire (ou messe de saint Pie V), rite antérieur au concile. L’héritage liturgique du Concile Vatican II semble avoir été soumis à tellement d’abus et de déformations que l’on a pu croire que nous avions changé de liturgie depuis lors. Alors, herméneutique de la rupture ou herméneutique de la continuité? Je m’inscris résolument dans la deuxième proposition de la question et reste fidèle à l’innovation dans la Tradition.
Les archives de Pie XII, le pape le plus controversé du XXe siècle, viennent récemment d'être rendues accessibles aux historiens et journalistes. Pensez-vous que cette nouvelle étude de son pontificat, avec les yeux de 2020, sera de nature à réhabiliter ce pape ou, au contraire, à accentuer les polémiques autour de son pontificat?
Les critiques les plus virulentes sur le soi-disant silence complice du pape Pie XII à propos du génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ont trouvé leur origine dans une pièce assez médiocre de l’auteur allemand Rolf Hochhuth et intitulée "le Vicaire". Nous sommes en 1963 et cet auteur, inconnu jusqu’alors fut porté aux nues par toute une frange journalistique acquise aux thèses entretenues dans le climat de la guerre froide, par la Russie soviétique et ses satellites. On apprendra plus tard que cet auteur était stipendié par la Stasi, la police politique de l’Allemagne de l’Est. Il ne faut pas oublier qu’avant d’être pape, Mgr Eugenio Pacelli a été nonce apostolique en Allemagne et qu’on lui doit, en grande partie, l’écriture de l’encyclique du Pape Pie XI "Mit Brennender Sorge" qui éreintait le totalitarisme hitlérien en mars 1937. Comment aurait-il pu être favorable aux thèses nazies dans ce cas? N’oublions pas qu’après la guerre, il a été déclaré "Juste parmi les Nations" par la première ministre israélienne Golda Meïr et qu’une forêt porte son nom en Israël. Grâce à lui et à son intervention bon nombre de Juifs romains ont été accueillis et cachés dans des couvents. Le Grand Rabbin de Rome qui se convertira au catholicisme, sera baptisé sous le prénom d’Eugenio! On dira qu’il n’a pas fait de déclarations retentissantes en dehors du message de Noël 1942. Churchill et Roosevelt ont-ils dénoncé davantage les camps de concentration au même moment? N’oublions pas que la lettre des évêques hollandais a provoqué l’arrestation massive des Juifs des Pays-Bas. Et maintenant, pour répondre à la question sur des révélations qui pourraient apparaître dans l’ouverture des archives du pape Pie XII, il faut savoir que des historiens y ont déjà eu accès depuis une vingtaine d’années. On citera notamment l’œuvre du père Pierre Blet sj "Pie XII et la Seconde Guerre mondiale" (Paris, Perrin 1997) ou encore David Dalin, "Pie XII et les Juifs. Le mythe du pape d’Hitler" (Perpignan, Tempora 2005) et Pierre Milza "Pie XII" (Fayard 2014). Des révélations qui pourraient "noircir" l’image de Pie XII appartiennent, à mon avis, à l’ordre du fantasme journalistique et au "politiquement correct" actuel!
Vous avez 81 ans. Le saint curé d'Ars répétait souvent: "Le prêtre ne se comprendra bien que dans le Ciel. Si on le comprenait sur la terre, on en mourrait non de frayeur, mais d'amour." Sainte Thérèse de Lisieux, lorsqu'elle agonisait et se savait mourante se disait impatiente de rencontrer Dieu et aurait déclaré, peu avant de mourir, "Je ne meurs pas, j'entre dans la vie." Quel est votre regard personnel sur la mort?
Je viens d’avoir 81 ans, le temps passe vite… La citation du saint Curé d’Ars nous révèle la grandeur de la vocation du prêtre. C’est un homme qui a été choisi et appelé par Dieu pour continuer la mission de son Fils sur la terre: grand Mystère d’Amour. Dieu nous configure à son Fils. Référons-nous aux paroles prononcées par le prêtre pendant la Consécration: "Ceci est mon Corps" et "Ceci est mon sang". A ce moment, le Christ se rend présent sur l’autel sous les apparences du pain et du vin. Le prêtre agit au nom du Christ. Mystère d’amour qui ne pourra se comprendre que dans l’Eternité. Sainte Thérèse nous dit: "Je ne meurs pas, j’entre dans la vie." Que veut-elle nous dire sinon que notre vie ne s’arrête pas avec la mort mais qu’elle continue dans l’au-delà. Le Christ a donné sa vie par amour pour nous, pour qu’un jour nous puissions vivre éternellement avec Lui. Il est mort sur une croix le Vendredi saint, mais il est ressuscité le troisième jour après sa mort, jour que nous appelons Pâques et qui signifie passage, passage de la mort à la Vie. Jésus est apparu aux Apôtres à de nombreuses reprises. Quarante jours plus tard, il est allé rejoindre son Père: c’est l’Ascension. Mais il ne les laisse pas orphelins et nous non plus, puisqu’il nous a envoyé son Esprit à la Pentecôte. Le Christ nous invite à le suivre dans notre liberté d’homme ou de femme. Il nous propose une destinée merveilleuse. La mort n’est pas la fin de tout. Elle est la porte d’entrée de l’Eternité.
Propos recueillis par Aurore VAN OPSTAL


