A l’occasion de la commémoration du génocide arménien, un documentaire fait place aux rares témoignages de descendants des Justes Turcs. Il sera diffusé ce samedi 25 avril sur la RTBF (La Trois).
Ce 24 avril a lieu, comme chaque année, la commémoration du génocide arménien. Il y a 105 ans, des milliers d’intellectuels et notables arméniens d’Istanbul étaient déportés vers l’est de l’empire ottoman d’où ils ne sont jamais revenus. Cette date marquait la mise en place d’un plan d’extermination de la population arménienne par le Comité Union et Progrès, ancêtre de la Turquie moderne. Près d’un million et demi de personnes ont été assassinées, soit par des déportations vers le désert syrien, soit par des exécutions de masse et d’innombrables atrocités. Au coeur de cette tragédie, comme une lumière ténue qui s’oppose à la barbarie, des hommes turcs se sont élevés contre les ordres de massacres, au risque de leur vie.
Simples bergers ou officiels de l’empire ottoman
Simple voisins, paysans ou fonctionnaires, ils ont osé aider les Arméniens qui étaient persécutés sous leurs yeux, sachant par ailleurs que l’ordre avait été émis d’assassiner toute personne qui leur porterait assistance. Certains les ont cachés dans leur maison, les autres les ont aidés à fuir ou ont refusé de commettre le crime ordonné. Près d’un siècle plus tard, ces héros oubliés n’ont jamais été honorés. La raison principale demeure le négationnisme turc. L’histoire officielle de ce pays ne reconnait pas la volonté d’extermination du peuple arménien, malgré les innombrables preuves accumulées au fil des décennies: télégrammes ordonnant les déportations et les exécutions, télégrammes ordonnant jusqu’à l’assassinat de ceux qui porteraient assistance aux Arméniens.
Dans la Turquie moderne, utiliser le mot génocide est toujours passible de prison. La plupart des descendants des hommes qui se sont courageusement élevés contre la barbarie, sont condamnés au silence et à l’oubli. Ils préfèrent enfouir l’honneur de leurs grands-parents plutôt que de subir une nouvelle persécution. Cette poignée d’hommes mériterait pourtant le nom de Justes, une "reconnaissance" qui jusqu’à aujourd’hui n’est attribuée qu’aux hommes et femmes qui ont sauvé des Juifs durant la Shoah.
Double réticence
Mais si ces hommes sont oubliés du côté turc, du côté arménien leur reconnaissance tarde également. La raison principale est liée, elle aussi, au négationnisme turc. Dans le récit national arménien, les Turcs continuent d’être diabolisés. Pourtant, s’il y a eu autant d’Arméniens sauvés, c’est certainement parce qu’ils ont pu bénéficier de l’aide d’un certain nombre de Turcs. A ce sujet, les histoires familiales sont lentement exhumées.
Un livre a récemment été publié en Arménie compilant cent histoires d’Arméniens sauvés par des Turcs. Mais dans ce livre, les noms sont rares, car la mémoire est devenue défaillante et souvent parcellaire. Les familles sont également réticentes à honorer des Turcs car elles craignent que cela exempte la Turquie de reconnaitre sa responsabilité dans la tragédie. Enfin, nombre d’Arméniens n’ont pas été sauvés par humanisme mais par opportunisme: pour récupérer leurs biens, leurs savoir ou leurs plus belles femmes… Rien d’étonnant donc à ce que ces familles ne sont pas portées à honorer ces hommes, même si elles leur doivent la vie.
Cette double réticence du côté arménien et turc continue à peser sur l’histoire de ces Justes. En juin 2016, à l’occasion de la reconnaissance du génocide par le Bundestag en Allemagne, Cem Ozdemir, un député allemand d’origine turque a appelé à reconnaitre ces "Schindlers turcs" comme des héros. A la place des Talaat, Djemal ou Enver Pacha, le trio qui a supervisé le génocide et bénéficie toujours d’une estime nationale – Talaat Pacha a toujours son mausolée en plein coeur d’Istanbul.
Au risque de subir les foudres de sa communauté d’origine, Cem Ozdemir déplore que la Turquie ne puisse pas faire son examen critique, non pour s’enfoncer dans la culpabilité mais pour ouvrir une fenêtre sur l’avenir. Car ces hommes sont incontestablement les "justes" figures de la réconciliation.
Laurence D'HONDT
Photo: Un descendant de Celal Bey, préfet turc qui sauva des Arméniens
"Les Justes Turcs, un trop long silence"
Documentaire sensible et émouvant, mais sans pathos, "Les Justes Turcs, un trop long silence " a été écrit et réalisé par Romain Fleury et Laurence D'Hondt, journaliste qui collabore régulièrement pour Cathobel et le journal Dimanche.
Romain Fleury est lui-même descendant d’une grand-mère arménienne sauvée par des Turcs. C'est lui qui est le narrateur de ce documentaire qui, évidemment, évoque, en creux, ce génocide qui s'est déroulé d'avril 1915 à juillet 1916. Il nous emmène à la recherche d’autres familles qui, comme la sienne, doivent la vie à des Turcs. Avec lui, nous partons ainsi en Arménie bien sûr, mais aussi en Belgique et en Turquie, où des descendants de Justes osent témoigner de leur histoire familiale, malgré les risques encourus à parler du génocide arménien dans ce pays. Cette enquête lui permettra-t-elle de retrouver la famille qui a sauvé son aïeule?
Nous ne "divulgâcherons" pas la réponse. L'essentiel étant ici de rendre hommage à ces Justes. En exhumant ces récits d’entraide nés au coeur de la barbarie, le film rappelle qu’aucun crime, si atroce soit-il, n’empêche l’humanité de se manifester.
P.G.
" Les Justes Turcs, un trop long silence " - Samedi 25 avril à 21h sur la trois RTBF

A l’occasion de la commémoration du génocide arménien, un documentaire fait place aux rares témoignages de descendants des Justes Turcs. Il sera diffusé ce samedi 25 avril sur la RTBF (La Trois).