Triste week-end pour les communautés de l'Arche et le monde catholique: Jean Vanier, décédé il y a près d'un an, fondateur de l'Arche, est accusé d'abus sexuels.
L'information ne devait être divulguée que ce mardi 25 février, mais des fuites au Canada ont révélé le samedi 22 février, les conclusions d'un rapport indépendant mettant en cause le fondateur des communautés de l'Arche et de Foi & Lumière, Jean Vanier, décédé en mai 2019. Ce philosophe et théologien canadien, dont l'action en faveur des personnes porteuses d'un handicap mental, a été maintes fois louée par l'Eglise, le monde catholique et même en dehors de celui-ci, est accusé d'abus sexuels commis sur plusieurs femmes, non handicapées, mais en situation de grande détresse psychologique. Le choc est immense pour ceux qui voyait en l'homme, un "saint" des temps modernes. La déception l'est encore plus.
Cathobel a préféré ne pas suivre le chemin des autres médias, décrivant, parfois dans le détail, les agissements supposés de Jean Vanier, tels que rapportés par ses accusatrices. Nous avons volontairement opté pour une autre démarche: celle de prendre un peu de recul, même si le temps seul doit aider à assimiler la terrible nouvelle diffusée ce week-end.
Il faut d'abord penser aux victimes, à ce qu'elles ont subi et à ce qu'elles en gardent comme blessures. Il leur en a fallu du courage pour témoigner, alors que celui qu'elles accusent était une véritable icône de la charité, une personnalité respectée dans le monde catholique pour son action en faveur des personnes handicapées mentales, d'abord au travers de l'Arche fondée en 1964, ensuite par l'intermédiaire des communautés Foi et Lumière, nées en 1971. Les responsables actuels de l'Arche, qui ont côtoyé Jean Vanier durant des années, sont évidemment anéantis, abasourdis de découvrir le côté sombre de l'homme avec qui ils ont travaillé à la création d'un monde plus juste, grâce à une viscérale volonté d'effacer la différence. Le fait qu'ils aient initié cette enquête est à mettre en exergue. Cela n'a pas dû être facile, mais l'œuvre ne pouvait se poursuivre que dans la transparence; ils l'ont compris. Qu'ils en soient remerciés.
Pourquoi enquêter?
Tout commence en fait en 1964: Jean Vanier n'est pas seul à créer l'Arche, le dominicain Thomas Philippe, son accompagnateur spirituel, le suit dans l'aventure. Pourtant, à cette époque déjà, ce religieux a fait l'objet d'une condamnation de Rome depuis 1956. Selon l'hebdomadaire français La Vie, Thomas Philippe a été condamné à la peine de "déposition", soit une interdiction d'enseigner, d'exercer tout ministère et d'administrer tout sacrement. "La raison de cette sanction, la plus haute avant le renvoi de l'état clérical: des théories qualifiées de 'fausse mystique' qu'il déployait pour convaincre ses victimes d'avoir des rapports sexuels avec lui et justifier qu'il enfreigne son vœu de chasteté. L'information complète était sous le sceau du secret pontifical et n'a été exhumée qu'après une enquête canonique menée en 2015", écrit La Vie.
Le responsable international de l'Arche, Stéphane Posner, évoque trois raisons, dans un entretien accordé à KTO TV. En 2014, des révélations sur le père Thomas Phillipe, décédé en 2013, permettent de découvrir qu'il a abusé de femmes adultes, non handicapées, alors qu'il exerçait son ministère d'aumônier de l'Arche. Jean Vanier savait-il? Deuxième raison: en 2016, le témoignage d'une femme remet en cause le comportement de Jean Vanier lui-même à son égard dans les années 70. Témoignage qui a donné lieu, dans le chef des responsables de l'Arche, à une enquête approfondie. Jean Vanier avait immédiatement reconnu cette relation et dit avoir pensé que cette relation était consentante et réciproque. Il a demandé pardon à sa victime puisque ce n'était évidemment pas le cas. Troisième raison: en mars 2019, à quelques semaines du décès de Jean Vanier, un deuxième témoignage similaire à celui de 2016 apparaît. Les responsables de l'Arche décident alors non seulement d'enquêter mais aussi de faire un travail de recherche historique, sur la base de sources auxquelles ils ont eu accès pour la première fois, notamment les archives de la province dominicaine de France pour en savoir plus sur Thomas Philippe mais aussi à la correspondance entre ce dernier et Jean Vanier et quelques femmes, dans les années 50 et 60.
Une enquête est alors confiée à un organisme britannique indépendant GCPS, à la demande de L’Arche en juin dernier. Enquête aujourd'hui publique qui démontre que six femmes, sans lien les unes avec les autres, décrivent les mêmes pratiques commises à leur égard, sous le fait de l'emprise psychologique et spirituelle, selon Stéphane Posner.
Faire la distinction entre l'homme et son action
L'enquête se poursuit actuellement. De même, le travail de compréhension doit être poursuivi pour savoir ce qui a pu conduire un homme respecté à agir de la sorte. Ceux qui le connaissaient, le décrivent comme un être humain extrêmement sensible, ce qui provoquait chez lui de véritables angoisses au point d'être déprimé. Ainsi, il ne s'est jamais vraiment détaché du frère Thomas Philippe. Cela explique-t-il un comportement intolérable? Jean Vanier étant décédé, la réponse à cette question ne viendra sans doute jamais.
Il faut rendre hommage aux victimes, pour les rétablir dans leur honneur, afin qu'elles puissent panser autant que faire se peut, leurs blessures. Il faut les aider à engager leur processus de reconstruction.
Dans cette douloureuse histoire, il reste des "flous", notamment la question de savoir pourquoi les autorités de l'époque n'ont pas averti Jean Vanier de la condamnation du frère Thomas, permettant à ce dernier de poursuivre ses agissements. Et cela même s'il apparaît que Jean Vanier était au courant des faits et que sa correspondance découverte après sa mort semble prouver qu'il agissait de concert avec Thomas Philippe.
Nous pouvons être terriblement horrifié par ces révélations, et nous le sommes à juste titre. Le sentiment est à la hauteur de la déception. Mais il faut faire la distinction entre l'homme et son action: Le bien que Jean Vanier a fait ne passera pas: c'est une réalité. Comme le dit Stéphane Posner, Jean Vanier a inspiré et réconforté des milliers de personnes dans le monde. "C'est un vrai bien pour lequel il faut lui être reconnaissant, mais en même temps, nous devons condamner sans nuance ses agissements envers ces femmes."
Aujourd'hui, le temps est à l'émotion. Demain, il laissera la place à la réflexion. Et il faudra traverser cette épreuve.
Les membres de l'Arche, les bénévoles et ceux qui soutiennent cette magnifique œuvre ont les larmes aux yeux et la gorge serrée. Les larmes de l'Arche sont les nôtres. Mais, puissent ces larmes de tristesse se transformer en larmes de joie face à celles qui marquent les visages des personnes handicapées qui ont trouvé à l'Arche, une vraie reconnaissance et un effacement de ce que d'aucuns appellent la différence.
Jean-Jacques Durré
Photo de Une: Jean Vanier, L'Arche © Jean-Vanier.org

