L’historien des mentalités religieuses Jean Delumeau est décédé à l’âge de 96 ans


Partager
L’historien des mentalités religieuses Jean Delumeau est décédé à l’âge de 96 ans
Par Sophie Delhalle
Publié le - Modifié le
4 min

Titulaire de la chaire d’histoire des mentalités religieuses de l’Occident moderne au Collège de France, Jean Delumeau a mis au jour les mécanismes de la « pastorale de la peur » qui imprégna longtemps le christianisme. Il est décédé lundi 13 janvier, à l'âge de 96 ans.

"Ceux qui ont eu la chance de suivre, fidèlement ou plus épisodiquement, les cours de Jean Delumeau au Collège de France se souviennent d’un orateur passionnant, d’une clarté cristalline, affable, précise. Et s’émerveillent encore de la manière dont il savait mettre le point final à sa leçon du jour, une seconde avant que l’horloge n’en indique le terme. Tant d’aisance et d’organisation intellectuelles charmaient et impressionnaient tout à la fois", écrit la journaliste de La Croix, Emmanuelle Giuliani.

Né le 18 juin 1923 à Nantes au sein d’une famille modeste et croyante, Jean Delumeau avait reçu « la foi en héritage » selon ses propres termes mais porta vite « un regard critique sur la religion ». C'est au lycée Thiers à Marseille qu'il fait la connaissance d'un autre futur grand historien médiéviste, Jacques Le Goff (décédé en 2014). Poursuivant ses études à Paris, il est surpris de se retrouver immergé dans un monde déchristianisé. Il expliquera d'ailleurs en 2013 : "La problématique christianisation-déchristianisation est le fil conducteur pour comprendre tout ce que j'ai écrit. A partir du moment où on comprend ce fil conducteur, on comprend mieux la suite de ce que j'ai écrit."

Marié en 1947, il aura trois enfants dont l’historien Jean-Pierre Delumeau.

De Rome aux mentalités religieuses

Il obtient l'agrégation (1947), puis, après un an d’enseignement au lycée Alain-Fournier de Bourges, rejoint l’Ecole française de Rome (1948-1950), pour se rendre ensuite en Bretagne comme professeur en classes préparatoires au lycée Chateaubriand de Rennes (1950-1954), puis, à partir de 1957, à la Faculté des Lettres. Il franchit ensuite tous les échelons universitaires avec, en 1975, une nomination au Collège de France. Il consacrera ses deux thèses de doctorat à des chantiers de l'histoire économique et sociale : “Rome dans la seconde moitié du XVe siècle” (1957-1959), puis, sur la longue durée, “L’Alun de Rome XVe-XIXe siècle” (1962).

Dans les années 1960, Jean Delumeau réoriente sa recherche sur le champ religieux, mêlant études anthropologiques et histoire religieuse, avec la publication de deux ouvrages majeurs dans leur domaine : Naissance et affirmation de la Réforme (1965), puis Le Catholicisme entre Luther et Voltaire (1971).

En 1975, Jean Delumeau est nommé au Collège de France où il occupera pendant près de vingt ans la chaire d'“Histoire des mentalités religieuses dans l'Occident moderne” expliquant à ses étudiants la mutation spirituelle de l’Occident chrétien, du temps de la peur à celui de l’espérance.

Mais la Bretagne sera sa terre d'adoption, dont la contemplation des paysages lui procurent un réel plaisir. " J’ai toujours mis une connotation religieuse devant les très beaux paysages ", confiait au Monde l’historien croyant, qui les lit comme un espace de communion, une partition sacrée, silencieuse. Il dirigera d'ailleurs une Histoire de la Bretagne (Toulouse, Privat, 1969).

Le règne de la peur

Dans sa longue carrière littéraire, l’historien Jean Delumeau aura analysé les mécanismes de ce qu’il appelait la “pastorale de la peur”, concept au moyen duquel il décrivait la façon dont l’Eglise catholique dominait les âmes en insistant sur les aspects inquiétants du christianisme (l’enfer, le jugement, les sacrilèges) à des fins de conversion, et qui a dominé dans l’Église catholique du Moyen Âge jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
En dehors des cercles universitaires, le grand public le découvre en 1977, avec son ouvrage Le Christianisme doit-il mourir ? (Hachette, 1977), qui obtient le Grand prix catholique de littérature. Parmi ses autres travaux majeurs, on compte La Peur en Occident XIVe-XVIIIe siècle (Fayard, 1978), Histoire vécue du peuple chrétien (1980) ou encore Une histoire du paradis (1992-2000), en trois tomes. L’œuvre de Jean Delumeau est ainsi dominée par deux sujets : le sentiment de peur et la quête d'espérance de nos ancêtres européens.
En 1983, Le péché et la peur sera un succès de librairie, et agira de façon quasiment "thérapeutique" dans l'esprit de beaucoup de chrétiens, clercs et laïcs, qui avaient été élevés dans un climat de peur de Dieu. Jean Delumeau publiera encore jusqu'en 2015 et confiait, en 2013, sur les ondes de France Culture : " Ce n'est pas parce qu'on est chrétien que l'on doit donner la bénédiction a tout ce qu'a fait le christianisme dans l'Histoire."
Bibliographie sélective
  • Le Christianisme va-t-il mourir ?, Paris, Hachette, 1977
  • La Peur en Occident (xive-xviiie siècles). Une cité assiégée, Paris, Fayard, 1978
  • Histoire vécue du peuple chrétien, 2 vols [sous la dir. de], Toulouse, Privat, 1979
  • Le Péché et la peur : La culpabilisation en Occident (xiiie-xviiiesiècles), Paris, Fayard, 1983
  • Ce que je crois, Paris, Grasset, 1985.
  • Une histoire du Paradis. I : Le Jardin des délices, Paris, Fayard, 1992.
  • Une histoire du Paradis. II : Mille ans de bonheur, Paris, Fayard, 1995
  • Une histoire du Paradis. III : Que reste-t-il du Paradis ?, Paris, Fayard, 2000
  • Des Religions et des Hommes (avec Sabine Melchior-Bonnet), Paris, Éditions Desclée de Brouwer, 1997
  • Guetter l'aurore. Un christianisme pour demain, Paris, Grasset, 2003
  • À la recherche du paradis, Paris, Fayard, 2010
  • De la peur à l'espérance, Paris, Robert Laffont. Collection « Bouquins », 2013.
  • L'avenir de Dieu, Paris, Éditions du CNRS, 2015

S.D. avec La Croix, Le Monde et France Culture

Catégorie : Culture

Dans la même catégorie