Philosophe, philologue classique, théologien, tibétologue respecté, éminent latiniste et poète, le Père Bernard de Give a aujourd’hui 106 ans ! Après avoir servi dans la Compagnie de Jésus pendant 41 ans, il coule, depuis… 47 ans, des jours heureux auprès de ses frères cisterciens à Notre-Dame de Scourmont.
Pourquoi et comment avez-vous fait le choix d’intégrer d’abord la Compagnie de Jésus plutôt qu’un ordre monastique ? Il y a toujours eu chez moi une sorte de "courant de fond" qui me poussait vers la vie monastique. Lors de la "retraite spirituelle" de mes 18 ans, j’ai appliqué un principe de saint Ignace en pesant le pour et le contre d’une vie monastique ou d’une autre au sein de la Compagnie de Jésus. Mon premier choix était de devenir trappiste, bien que je ne connaissais pas grand chose de cette option de vie consacrée, sinon un bref passage en famille aux vêpres à Maredsous ou encore une petite brochure d’informations sur Orval. Mais je n’étais pas sûr de tenir physiquement le rythme imposé par les prières, notamment de nuit, de la vie contemplative. Concernant les Jésuites, j’étais très impressionné par les neuf années d’études exigées, la discipline de vie qui régnait dans l’ordre et aussi la grande connaissance exigée des langues classiques. Et comme je n’ai relevé aucun élément négatif par ailleurs, j’ai intégré les disciples de saint Ignace de Loyola. Un choix que je n’ai jamais regretté.
Mais 41 ans après votre entrée au sein de la Compagnie de Jésus, vous décidez de devenir moine trappiste! En effet, j’entre à Scourmont en 1972 et je fais ma profession solennelle trois ans plus tard. Mais c’est le même homme qui quitte les jésuites pour devenir moine cistercien. Il n’y a pas de rupture, il n’y a aucun désaccord avec les jésuites et je prends congé de la Compagnie avec le plein accord du Provincial de l’époque. J’ai été et je suis toujours stable dans ces deux "vies", et je suis un homme heureux, très heureux. J’avais fait une retraite spirituelle à Scourmont quand j’étais jésuite, et j’y connaissais aussi le Père Abbé Dom Guerric Baudet, que j’avais rencontré lors de mon service militaire et qui m’a accueilli bien volontiers à Chimay. J’ai pendant de longues années été le responsable de la très riche bibliothèque de cette abbaye.
Autre fait notable dans votre parcours, votre implication dans la fondation du Dialogue interreligieux monastique, au milieu des années 70. Il s’agissait de répondre en fait à la sollicitation de Dom Guerric qui savait que j’avais, pendant sept ans, enseigné en Inde, et de ce fait étais donc en contact régulièrement avec les religions asiatiques. Ces années ont été très riches pour moi vu mes rencontres avec la religion bouddhiste et leurs moines très respectés. Avec les hautes autorités de ces religions asiatiques – qui ne parlent hélas! bien souvent que leur langue! – j’ai recherché les points de convergence avec le christianisme, ce qui a un peu fait de moi un spécialiste reconnu de ces matières. J’ai eu la chance de rencontrer aussi à deux reprises, longuement et en aparté, le Dalaï-Lama, 14e du nom. Aujourd’hui, vu mon grand âge et des problèmes de santé, j’ai abandonné toute responsabilité dans ce domaine.
Mais vous êtes toujours poète… J’écris effectivement des poèmes, de qualité très inégale, depuis l’âge de quinze ans. Ce n’est pas pour moi un but en soi mais une façon de m’exprimer qui, rétrospectivement, m’a apporté beaucoup. Pour mes 100 ans, en 2013, les Cahiers Scourmontois, avec la complicité du Père Abbé Dom Armand Veilleux, m’ont fait la surprise de publier deux recueils de mes textes. Et depuis quelques semaines, deux autres volumes, après rigoureuse sélection, sont à l’impression chez le même éditeur sous la supervision éclairée, comme il y a six ans, du Pr Jean Leclercq, de l’UCL.
Un dernier mot du "sage" que vous êtes… On retiendra sans doute de moi ma grammaire latine (voir ci-dessous), mais ma vie est avant tout un parcours unifié, sans rupture, stable parce que c’est Dieu qui est derrière tout cela. Il faut croire en Lui, ne pas hésiter à Le questionner parce que ce n’est qu’ainsi que vous pourrez avoir une vie heureuse.
Bio-express
Né à Liège en 1913, le Père Bernard De Give est l’aîné d’une famille de six enfants dont les parents étaient non seulement croyants mais aussi très engagés dans le monde catholique. Sa mère appartenait à la famille De Marteau, fondatrice de la Gazette de Liège, tandis que son père, contrôleur des impôts, vient d’une lignée qui remonte à…. Charles-Quint à en croire l’arbre généalogique familial qu’il a dressé patiemment et savamment. Dès sa formation scolaire, primaire et humanités, le P. Bernard a été en contact avec le monde des Jésuites puisqu’inscrit au Collège Saint-Servais. Il fut un bon élève, souvent premier de la classe, qui a ensuite fait son noviciat à Arlon, puis le Juvénat à Namur et à Louvain pour devenir philosophe et théologien. Durant son année de service militaire à Bourg-Léopold dans une unité d’infirmier-brancardier qui regroupait les religieux, il en a profité pour passer au jury central sa licence en philologie classique. Puis, à la demande de ses supérieurs, il est envoyé en Inde et au Sri Lanka dans les institutions de l’ordre pour enseigner la philosophie antique, les langues anciennes et la philosophie, des cours donnés en latin et en anglais. Après quoi, il sera rappelé en Belgique en 1955. "Ces deux séjours, entre 1947 et 1954, furent une période très agréable de ma vie" confie-t-il. En 1972, il entre à l’abbaye trappiste de Notre-Dame de Scourmont (Chimay).
Propos recueillis par Hugo LEBLUD
Déjà 15 éditions pour la fameuse grammaire latine De Give !
Combien de générations de latinistes en herbe ont depuis 1960, date de sa première édition, utilisé la fameuse grammaire latine signée par celui qui s’appelait alors Michel De Give? Des dizaines et des dizaines de milliers d’adolescents certainement, en Belgique mais aussi au Congo belge, ont tourné et retourné les pages de ce livre de couleur beige/bordeaux. "Et pourtant, nous confie le Père devenu Bernard une fois entré à la Trappe de Scourmont, je n’ai jamais, au grand jamais, enseigné le latin dans le secondaire !" A l’entendre, l’histoire de cette grammaire est en réalité un travail à quatre mains. "Le Père Robert De Le Court, inspecteur des études pour les collèges jésuites, et moi avons lancé ce projet pour offrir aux élèves une grammaire claire, lisible, en bon français et présentée de manière agréable", résume Père Bernard. Début des années soixante, les grammaires latines sur le marché dérivaient, pour la plupart, de sources jésuites allemandes "érudites, irréprochables mais peu pratiques à lire. Avec De Le Court, nous avons décidé de faire autre chose". Si Michel De Give tenait la plume, Robert De Le Court revoyait et souvent élaguait ses propositions "pour en faire vraiment une grammaire, certes rigoureuse, mais surtout utile et plaisante à manier". Deux ans de travail, essentiellement les après-midi, ont été nécessaires pour boucler la première édition de 1960. Depuis, les rééditions se sont suivies, "sans jamais rien changer dans le texte", assure le Père De Give. La dernière en date, la quinzième, toujours estampillée "De Give", remonte à 2011. "Je reste très étonné de ce succès pour un travail, partagé avec le Père De Le Court, qui n’a au final jamais pris que deux petites années de ma vie", sourit le moine centenaire.
H.L.
