L’Agneau mystique de Van Eyck
Qui dit Gand, dit l’Agneau mystique. Les deux sont indissociablement liés depuis six siècles. En 2020, l’Eglise et la Ville célèbrent Van Eyck et l’Agneau mystique en une année de festivités ponctuée de divers évènements et activités. Quand le cardinal Jozef De Kesel a été nommé évêque auxiliaire pour Bruxelles en 2002 et qu’il a fallu réaliser un projet d’armoiries, l’Agneau du retable des frères Van Eyck a immédiatement trouvé sa place. Gand était en effet la ville dans laquelle le cardinal travaillait jusqu’alors en tant que prêtre et où il a habité durant de nombreuses années. Dans son allocution le 11 octobre 2019 à l’ouverture de l‘année Van Eyck en la cathédrale Saint-Bavon, le cardinal a expliqué, entre autres, ce que cet Agneau signifie fondamentalement pour lui.
Celui qui est ordonné évêque est censé avoir des armoiries. Ce fut mon cas lorsque j’ai été nommé en 2002 évêque auxiliaire pour Bruxelles. Je suis né à Gand et j’ai œuvré comme prêtre dix-huit ans dans ce diocèse. Pendant vingt-deux ans, j’ai habité dans la cité à l’ombre de la cathédrale. Par feu mon oncle, ancien évêque auxiliaire de Gand, je fus toujours fortement rattaché à la cathédrale. Beaucoup savent ce que cette cathédrale et particulièrement l’Agneau mystique ont pu signifier pour lui. Il est décédé quelques mois avant ma nomination et repose ici enterré dans la crypte.
Je suis donc devenu évêque auxiliaire pour Bruxelles. Les couleurs des armoiries furent vite choisies : le vert et le rouge. Ce sont les couleurs de la ville de Bruxelles. Mais que mettre dans ces armoiries ? Je ne voulais et ne pouvais oublier Gand. C’est ainsi que ma pensée est allée spontanément à l’Agneau mystique. Mais il y avait aussi des raisons de fond. Des raisons qui ont à voir avec ma foi et ma mission d’évêque. Et ces raisons sont de deux ordres.
Servir, et non pas dominer
La première raison est l’image même de l’agneau. Au milieu et au cœur du retable se trouve un agneau. L’ensemble de la grande composition est centré sur lui. L’agneau est blessé et il saigne. Mais pas comme Zurbaran l’a peint de manière si poignante, gisant là, au sol, mort, les pattes entravées. Rien de cela ici. L’agneau est bien sacrifié, mais il se tient debout. C’est ce que dit l’Apocalypse sur l’agneau. On peut y lire comment une foule innombrable est rassemblée autour du trône et de l’agneau. L’agneau est une image du Christ : rejeté et condamné, mis à mort et assassiné, mais relevé et ressuscité. C’est un agneau. Pas un taureau. Pas un lion. Un agneau : c’est bien le dernier animal auquel s’identifierait un souverain ou un vainqueur. Et encore bien, sacrifié. Non pas un vainqueur, mais une victime. C’est l’agneau à propos duquel nous lisons dans le Deutéro-Isaïe ces mots que l’Eglise lit encore le Vendredi saint : « Il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. Et pourtant il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. » (Isaïe 53,7.9)
Cela me fait penser à ce que dit Jésus dans l’évangile de Matthieu : « Vous savez que les chefs des nations leur font sentir leur pouvoir. Il ne peut en être ainsi parmi vous. C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. » (Mt 20,25-26.28) Si, après avoir cherché à tâtons, on a trouvé la vérité et si cette vérité est devenue une évidence, il existe alors le danger que l’on s’en prenne aux autres… C’est le danger que courent toujours l’Eglise et les religions. C’est pourquoi l’image de l’agneau m’est si chère. Dans la symbolique biblique et chrétienne, il s’agit de l’agneau pascal. Je sais que le retable me confronte aussi aux splendeurs de la cour de Bourgogne et à la richesse de nos régions en ce temps-là : une beauté stupéfiante. Mais au milieu de tout se tient l’agneau sacrifié et saignant. Et maintenant que la restauration a enlevé les surpeints, cela n’en devient qu’encore plus puissant. Ce ne sont plus tant les yeux d’un agneau, mais c’est le regard de celui qui me regarde si intensément et me dit : « Me voici, comme un agneau, ecce homo. » C’est ainsi que j’ai choisi l’image de l’agneau en haut de mes armoiries.
Le jardin devient ville
Mais il y a encore une raison personnelle pour laquelle j’ai pensé à la partie inférieure du retable des frères Van Eyck. Ce que nous voyons là est la représentation de la vision finale de l’Apocalypse. Non pas un rendu littéral, non pas une illustration du texte biblique, mais bien une gigantesque évocation de la vision qui conclut l’Apocalypse. De ce qui nous attend tous quand la souffrance aura été expiée et quand tout sera accompli. C’est la dernière page de l’Ecriture. À la première, quand Dieu crée le monde, il est question d’un jardin. Un jardin magnifique, dans lequel se promènent Adam et Eve. Mais le jardin n’est pas resté. Ils ont reçu la mission d’être fertiles et de devenir nombreux. C’est seulement alors que débute l’histoire. Quand la terre commence à être habitée et que la vie doit se dérouler dans le partage avec d’autres. Alors, l’image du jardin se transforme en celle de la ville où beaucoup vivent ensemble.
Ainsi, la nature devient-elle culture. Une entreprise passionnante, mais aussi tellement périlleuse. On le voit dès Caïn et Abel. Vivre ensemble a été le plus grand défi tout au long de l’histoire. Le plus souvent, il s’agit d’une histoire de pouvoir et de domination, et non plus de la promenade d’un couple insouciant dans le jardin. Il est nécessaire de quitter ce paradis pour débuter l’aventure et partager la vie avec d’autres, d’autres qui sont autrement, que j’apprécie et respecte, avec lesquels je suis en train de construire un vivre-ensemble plus humain. C’est encore notre grand défi aujourd’hui. Et c’est la conviction de l’Apocalypse : il y a en effet un dur combat. Mais aussi, et c’est sa dernière page, la situation n’est pas sans perspective. Ce que Dieu a commencé, Il peut aussi l’achever. Ce n’est pas pour rien que l’on combat, que l’on aime et que l’on meurt. « Il essuiera toute larme de leurs yeux, et de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé. » (Ap 21,4)
Juste alors, à la fin, dans l’Apocalypse, il n’est plus question d’un jardin. Mais bien d’une ville. Une ville immense. Il n’y a plus seulement un couple humain, mais une multitude que nul ne peut dénombrer, à l’image de cette ville aux dimensions inimaginables. Largeur, longueur et même hauteur : à chaque fois douze-mille stades. Une ville aux dimensions cosmiques. Une ville aux mesures du monde et de la terre même. Une ville magnifique, bâtie avec les matériaux les plus précieux que la plupart des mortels n’ont même jamais vus. Jean ne cesse d’en rajouter : cristal et or, perles et pierres précieuses toutes identifiées. On ne parvient pas à en faire le tour. Il n’y a pas de mots pour dire comme il est bon d’y habiter et d’en partager la vie.
La demeure de Dieu parmi les hommes
C’est ainsi que dans la partie inférieure de mes armoiries figure une ville. Elle renvoie évidemment à Bruxelles. Mais cela renvoie encore plus à cette autre ville qui nous est promise et dont l’Apocalypse dit : « Voici la demeure de Dieu parmi les hommes. Il aura sa demeure avec eux. Ils seront son peuple et Lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. » (Ap 21,3) Le retable de l’Agneau mystique est entièrement en référence à cette vision de l’Apocalypse. Mais – je l’ai déjà dit – ce n’en est pas un rendu littéral. On le constate à ceci : à l’arrière-plan et dans le lointain, on aperçoit la ville, mais le jardin n’a pas disparu. Et si beau fût-il lorsqu’Adam et Eve s’y promenaient, il est maintenant transformé, transfiguré. Une beauté inimaginable de végétation luxuriante. Et les pierres précieuses qui sont pour l’Apocalypse les pierres de construction de cette ville immense, on les retrouve ici en abondance dans la richesse inouïe d’objets et de vêtements.
C’est ainsi que j’ai pensé mes armoiries : un agneau et une ville. Je l’ai déjà dit : le rouge et le vert sont les couleurs de la ville de Bruxelles. Juste après quoi, je me suis rendu compte que le rouge et le vert, outre le bleu, sont les couleurs qui déterminent tout le retable et sa composition.
Dans ce qui suit, je voudrais encore pointer ce qui me touche tellement dans l’Agneau mystique. Tout ce que j’ai exprimé jusqu’à présent n’est que la vue du retable lorsqu’il est ouvert. Mais, même quand les deux panneaux latéraux du triptyque couvrent encore le panneau central, on est bouleversé par la beauté extraordinaire de ce que l’on peut voir. On aperçoit en-dessous, dans les niches, les deux donateurs (ils appartiennent à ce qu’il y a de meilleur et de plus ancien dans l’art du portrait des Primitifs flamands et là aussi la restauration y a fait des miracles) et les deux saints, Jean-Baptiste et Jean l’Evangéliste. Et au-dessus, le tableau du message de l’Ange.
Une vie nouvelle et impérissable
C’est surtout ce tableau qui suscite le silence. Tout le climat en est si recueilli, si serein. Même le magnifique intérieur de la chambre : « une indéfinissable atmosphère de douceur et de respect ». C’est moins renfermé qu’on ne le pense. Plutôt un espace avec une vue en profondeur qui ouvre même finalement la fenêtre sur la ville. La tonalité elle-même est recueillie. Le rouge et le vert, nous ne les voyons que pour les donateurs et le vert encore, quoique très tempéré, pour la Sibylle de Cumes et le prophète Michée tout en haut. Mais ils annoncent déjà ce qui, par après, sur le panneau intérieur, va être éblouissant. Non seulement l’annonce de la naissance du Sauveur, mais tout ce qui va devenir possible grâce à cette naissance. Le monde et toute la création ne sont pas condamnés à disparaître dans le néant, mais appelés à une vie nouvelle et impérissable. Ce sont les derniers mots de Dieu : « Voici que je fais toute chose nouvelle. » (Ap 21,5) A ce moment seulement, la parole du commencement peut être prononcée définitivement : « Et Dieu vit que tout ce qu’Il avait fait était très bon. » (Gen 1,31) C’est ce qui est annoncé ici : non seulement la naissance de Celui qui doit venir, mais l’avenir de toute la création dans sa destination glorieuse. Ce ne sont pas les prophètes seuls qui ont vu ce salut dans le lointain. On l’observe aussi en haut : les prophètes Zacharie et Michée y sont représentés, tout comme la Sibylle de Cumes, d’ailleurs citée dans le Dies irae.
Je voudrais encore m’arrêter un moment sur le caractère universel et inclusif de ce message. On ne s’y attendrait pas à première vue dans ce que nous appelons communément « le Moyen Age ». Bien sûr, c’est une période foncièrement chrétienne. Une culture pénétrée de références bibliques et chrétiennes, mais sans être une chrétienté qui se serait retirée du monde dans une crispation identitaire. A la fin, ce n’est pas l’Eglise qui est glorifiée, c’est la création même qui y est appelée. Le message n’indique pas que seuls, quelques-uns seront sauvés, échappant à la « massa damnata ».
Une foule innombrable
C’est tout de même frappant : on ne voit ici aucun damné. Tout comme dans le « Jugement dernier » de Roger van der Weyden aux hospices de Beaune ou dans celui de Memling à Gdansk. Là, le Christ est aussi entouré de Marie et de Jean-Baptiste, en attitude de prière car ils supplient pour les pécheurs. Ici, Marie et Jean ont un livre en main. Il ne s’agit plus de supplier. Tout est accompli. Ce ne sont pas uniquement quelques-uns qui peuvent être sauvés. Il s’agit, comme il est dit de manière si impressionnante dans l’Apocalypse – des mots qui résonnent encore actuellement dans la liturgie de la Toussaint – : « Je vis une foule immense que nul ne peut dénombrer, de toutes nations, races, peuples et langues, debout devant le trône et devant l’Agneau » (Ap 7,9).
C’est ce que l’on voit lorsque les panneaux sont ouverts. Ce qui était annoncé à mots couverts, en couleurs discrètes, se révèle maintenant en pleine gloire et majesté. Qui que l’on soit, de quelque foi ou conviction, on ne peut qu’être, sinon touché, du moins submergé par tant de beauté, la composition, les couleurs, l’ampleur aussi du chef-d’œuvre. Oui, l’ampleur, car pour l’époque il est vraiment exceptionnellement grand. Comme le dit le chanoine Peter Schmidt : « Aucun homme ne peut rester insensible quand il se trouve nez à nez devant la grande composition symétrique, dont émane un calme supérieur, devant l’intensité bouleversante des couleurs. Même celui qui n’y connaît rien dans l’art de peindre en reste muet. Et le plus grand connaisseur ne peut complètement percer le secret de cette beauté. »
La beauté ne se laisse pas totalement définir de façon rationnelle. Pourquoi quelque chose est-il si beau ? Pourquoi est-ce si émouvant ? Pourquoi cela ne me lâche-t-il pas ? Cela n’est finalement jamais explicable. On peut naturellement témoigner – et cela vaut certainement pour l’Agneau mystique – que cela a été réalisé avec une telle perfection technique et professionnelle, que la composition est si étudiée, que les couleurs sont si bien rendues, que l’on peut percevoir les étoffes, que tout est représenté jusque dans les moindres détails. Mais l’on n’a encore rien dit alors de la beauté qui se révèle ici au spectateur. Oui, qui se révèle. Et donc qui finalement n’est à comprendre que par celui qui est disponible et se laisse enseigner.
Une vision
Cependant, un approfondissement et une meilleure connaissance peuvent aider à recevoir ce message. On en prend seulement conscience quand on pense à un visiteur qui n’a aucune connaissance de la culture occidentale ni du christianisme. Il verra bien comme tout cela est beau, mais sans rien en comprendre. Dès lors, il ne verra pas vraiment ce qui est à voir. Pour le contemporain de van Eyck, tout cela allait de soi. Nous pouvons à peine nous représenter ce que le quinzième siècle était dans nos régions. Comment après le comte Louis de Maele, la Flandre et peu à peu tous les Pays-Bas étaient devenus des terres bourguignonnes. A peine pouvons-nous nous représenter comment nos régions étaient parmi les plus riches de l’Europe au nord des Alpes. Comment le soi-disant Moyen Age a dû être riche et magnifique. Cette richesse se découvre dans l’Agneau mystique. Effectivement, le tableau nous met bien en contact avec la vie menée dans les cours princières et chez les riches bourgeois. Ce que cette période a connu de misère et de pauvreté, on n’en voit rien ici. Et pourtant, ce qui est représenté n’est pas le monde tel qu’il est. Ce qui est représenté, comme dans une vision et en perspective, est ce qui sera quand tout sera accompli. Quand toute souffrance sera passée. Quand, comme le dit le livre de l’Apocalypse, Celui qui est sur le trône essuiera toutes les larmes.
Mais ce n’est pas seulement le contexte historique et culturel dont la connaissance nous rend réceptifs à la compréhension de l’œuvre. C’est aussi naturellement le cadre de pensée biblique et chrétienne, sans lequel l’Agneau mystique reste finalement incompréhensible. Il en va de l’art comme de la foi : on ne peut rien en établir de façon purement rationnelle, mais on peut bien la comprendre. On n’est pas seulement confronté au luxe et à la richesse de la culture bourguignonne de la fin du Moyen Age. Le retable est aussi une grande profession de foi. Il est destiné à être placé au-dessus de l’autel où est célébrée l’eucharistie, le mysterium fidei, le mystère de la foi. C’est un grand chant de louange à Celui qui n’a pas seulement inauguré l’œuvre du salut, mais qui va aussi l’accomplir.
On le voit lorsque les panneaux du retable sont ouverts. Stupéfiants de composition et de couleurs. Le bleu, le rouge et le vert dominent dans toutes leurs nuances. L’attention est immédiatement attirée par la « déisis », la prière d’intercession pour le monde, au-dessus du panneau central. Le Christ y siège au centre. Avec à ses côtés Marie et Jean-Baptiste en prière. C’est clairement une intercession et c’est pourquoi la figure centrale en est le Christ. Il n’existe pas de « déisis » avec le Père et ce serait même une contradiction dans les termes. Bénissant et le sceptre en main, le Christ règne sur tout ce qui se passe. Rien que son sceptre de cristal est déjà à couper le souffle. Il siège solennel, hiératique, comme dans l’art byzantin ou roman. Avec quelle finesse inimaginable sont rendus les vêtements écarlates et les divers objets ! « Tous les attributs et ornements, comme les perles sur le bord du vêtement, la tiare ornée de pierres précieuses, la couronne et la boucle du manteau, reflètent de manière inégalée la majesté divine, transcendante. » C’est le Seigneur, le Kyrios, le Pantocrator. A côté de la « déisis », nous voyons de part et d’autre les anges chanteurs et musiciens. Et à côté, de nouveau de part et d’autre, Adam et Eve. Je reviendrai à eux par la suite. Mais quelle que soit la grandeur des figures de la « déisis », tout comme celle d’Adam et d’Eve, toute l’attention se dirige vers le panneau central en-dessous, qui se trouve aussi le plus près de l’autel.
Rassemblés autour de l’autel
Là se développe une large perspective avec une infinité de figures. Une foule innombrable. Ils viennent de partout et tout donne l’impression que l’on ne voit pas toute la foule, mais seulement ceux qui se trouvent aux premiers rangs. Cette multitude est rassemblée autour de l’autel dont l’antependium rouge porte les mots « Ecce Agnus Dei qui tollit peccata mundi ». Et sur les linges d’autel, on lit que Jésus est « le chemin, la vérité et la vie ». Devant l’autel se trouve un magnifique bassin d’eau octogonal. C’est l’eau de Vie qui, selon l’Apocalypse, « limpide comme du cristal, jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau » (Ap 22,1) et le bassin octogonal est particulièrement déterminant pour la composition et la signification du retable tout entier.
Le temps qui m’est imparti ne me permet pas d’évoquer davantage ce que cette magnifique perspective nous donne à voir, comment la création et l’être humain sont représentés dans leur état de libération et de gloire. Je vous ai déjà parlé en détail de l’Agneau et de la foule que nul ne peut dénombrer et de ce qu’ils signifient pour moi. Mais je voudrais tout de même dire quelque chose d’Adam et Eve qui sont si magnifiquement peints aux deux extrémités du panneau supérieur. Ils m’ont toujours intrigué. Eux qui sont là, nus, ils sont comme écrasés par les vêtements et les étoffes luxueuses que tous les autres portent sur ce retable. Leur nudité montre leur beauté, mais aussi leur pauvreté et leur vulnérabilité. Adam et Eve, les premiers humains, sont entrés dans l’existence, enfants innocents, purs dans leur nudité. Mais en même temps, commence avec eux tout le tragique de la vie humaine : l’homme qui succombe encore et toujours à son propre orgueil. Eve porte le fruit en main et au-dessus, on voit déjà le meurtre fraternel.
Pour notre salut
Le tragique de la vie humaine n’est pas oublié. C’est sûr : il y a un salut. S’il y a une thématique qui unifie ce retable, c’est bien celle du salut. Il y a une espérance et un avenir : l’humanité libérée et glorifiée. Mais il est bien possible que cette foi nous aveugle devant la dure réalité. On se croit dans les plus hautes sphères et on perd la base, la base terrestre, là où nous marchons. On oublie alors non seulement comment tout a commencé, mais aussi comment cela menace toujours de devenir, combien est périlleuse l’aventure humaine. L’homme est trop beau et trop grand pour se sauver lui-même. Adam et Eve : ils sont là, nus dans leur pauvreté et leur péché, mais en même temps dans leur beauté et leur gloire. Le fruit rappelle le péché. C’est certain. Mais ils sont représentés dans la même noble paix que les autres grandes figures du retable. Aucune trace de désespoir sans issue. Déjà au tout début, ils ne sont pas sans espérance. Quand le triptyque est ouvert et que l’on regarde vers le haut, alors on voit d’abord le Christ au centre, le Pantocrator. Et tout de suite, le regard se tourne inévitablement vers les deux figures sur les côtés. Sur les côtés, oui, mais ce n’est pas pour autant que ces figures soient marginales. Bien au contraire. L’homme, l’habitant de la terre, n’est pas oublié dans cette vision céleste. Du début à la fin, de la création elle-même à sa glorification : tout y est pour lui, Adam, pour elle, Eve, pour l’être humain, pour nous. Comme il est dit de manière si poignante dans le Credo : propter nos et propter nostram salutem, pour nous et pour notre salut.
Cardinal Jozef De Kesel, Archevêque de Malines-Bruxelles
Gand, cathédrale Saint-Bavon, le 11 octobre 2019