Tant redoutée par la plupart, la mort vient pourtant au secours de notre quête de sens de la vie. Mais comment? C’est un cheminement qui nous requiert à tout instant, sans pourtant que nous ne devions y penser constamment – au contraire peut-être.
Commençons par une petite parabole.
Je réunis une vingtaine d’enfants dans un parc merveilleux et je leur dis: "Dans une demi-heure, je donnerai un coup de sifflet et chacun viendra me montrer la plus belle chose qu’il aura trouvée dans ce parc". Et les voici partis en chasse, l’un du côté des fleurs, l’autre du côté des papillons. Un troisième est fasciné par le regard d’un chat, et son copain trouve extraordinaire l’amitié qu’il vient de nouer avec une fillette. Mais voilà, au bout d’une demi-heure, pas de coup de sifflet! L’organisateur du jeu a disparu, les enfants patientent un peu, puis s’ennuient franchement. Ils ont l’impression d’avoir été trompés.
Ce qui donne sens à la vie
Tout être humain venant en ce monde est habité par un désir du beau, du vrai, du bon. C’est ce qui donne sens et valeur à sa vie. La vie est souvent longue et compliquée. Mais si nous étions immortels, nous serions comme ces enfants pour lesquels le jeu n’a plus de sens, car choisir le laid ou le faux n’aurait pas plus d’importance que de choisir leur contraire. Il n’y aurait aucune conclusion à notre vie, nous ne pourrions atteindre aucun accomplissement.
Bien sûr, la vie s’achève – réservons ce mot d’achèvement au flux du temps naturel et biologique. L’accomplissement est tout autre chose. La vie s’accomplit progressivement lorsqu’en chaque décision, au rythme du temps de la liberté qui transcende la nature, nous optons pour le sens et la valeur qui nous attirent, et que nous voulons incarner dans notre vie. Mais il ne s’agit pas d’une option de principe, prise une fois pour toutes, au début ou au milieu de la vie. Cette option, il faut la prendre mille fois plutôt qu’une: c’est à chaque moment qu’il faut opter à nouveau – chance et danger! –, que le vaurien peut récidiver ou rebrousser chemin, que le saint peut s’élever ou chuter. Tant que le rideau n’est pas tombé, la pièce n’est pas finie. Telle est l’expérience de nos biographies tortueuses ou rectilignes.
La liberté écrit notre biographie
Le corps achève sa vie biologique, mais c’est la liberté de la personne qui écrit et accomplit sa biographie. Le corps ne peut faire que croître puis décliner, c’est irréversible: nous sommes dans le domaine de la nature. La liberté, elle, mûrit, se donne un rythme propre par une suite de choix qui lui permettent de se libérer ou de s’aliéner. La liberté s’abrite dans un corps vivant, les deux se nouent dans une intimité mutuelle qui nous interdit de parler de dualisme: c’est une alliance constante entre ce corps, en partie opaque, et la liberté qui s’y déploie en l’élucidant partiellement de sa lumière.
Toute personne est soumise à des événements contingents, imprévisibles; le hasard détermine une grande partie de notre biographie. Mais la liberté surdétermine et coordonne ces contingences pour écrire une biographie où s’expriment le sens et la valeur que l’on entend donner aux événements qui nous surviennent. Nous avons tout le temps de notre vie biologique pour essayer d’unifier ce corps et cet esprit, nés ensemble comme deux jumeaux qui ne se lâchent pas.
Se confier aux autres
Jusqu’ici notre réflexion, purement philosophique, semblait se limiter à la personne individuelle. Mais une vraie personne n’est jamais seulement un individu. Il faut penser toutes les dimensions relationnelles, sociales et historiques qui constituent la personne. L’enfant qui naît est issu de deux personnes et est inséré immédiatement dans une famille, dans un contexte social, dans une histoire. Ces paramètres constituent proprement sa personne, l’enfant n’est pas que son petit corps et son petit esprit en train de s’éveiller.
Un Koan du bouddhisme, que l’on est invité à méditer, est le suivant: quels étaient les traits de mon visage avant ma conception? Le sage s’arrête longuement sur cette énigme et réussit à en tirer quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la représentation, de l’intuition sensible ou intellectuelle. Une réponse existe, mais elle sera de l’ordre de la pure pensée, ou même du mystère. En fait, nous pourrions poser la même question à propos de la mort physique: à quoi ressemblera mon visage lorsque la vie biologique aura, depuis longtemps, abandonné mon corps, lorsque ma vie se sera achevée au niveau du temps naturel? La réponse est irreprésentable, mais non pas insensée.
Deux êtres m’ont donné la vie, m’ont précédé dans l’existence; j’ai été accueilli sur les genoux de ma mère, soulevé par les bras de mon père. De même, après la mort, quelques personnes, peut-être une foule, se rassembleront pour me mettre en terre. Ma vie n’est pas celle d’une monade sans relation, ni à son début, ni à sa fin. Naître, c’est recevoir sa vie des autres; mourir, c’est remettre sa vie aux autres.
Sartre disait: "Mourir, c’est être livré aux autres". Il l’entendait négativement, comme une perte de cette liberté individualiste qu’il chérissait presque jusqu’à l’absurde. Mon cadavre est une chose que des mains étrangères vont devoir emporter pour l’éliminer, car il n’a plus sa place parmi les vivants. Quant à nous, nous entendons cette formule dans un sens positif. Mourir, c’est se confier entièrement aux autres, se livrer à leurs souvenirs, leur connaissance, leur amour.
La foi chrétienne donne à penser
Au niveau individuel, l’achèvement du corps dans la mort est un échec, que personne ne veut nier. L’accomplissement de notre vie à un niveau spirituel est rarement une réussite incontestable, notre liberté n’a pu écrire qu’une biographie plus ou moins cohérente où nos choix de sens et de valeur se sont exprimés. Mais dans cet abandon, plus ou moins pacifié, aux autres, ce semi-échec peut trouver un surcroît que nous pouvons accueillir.
Notre réflexion a été philosophique. Chez tout philosophe, il y a des options. Vous avez pu lire la nôtre. Une option pessimiste, voire totalement négative jusqu’à l’absurde, ne s’impose pas au philosophe que nous sommes chacun. Toute philosophie relève d’un choix personnel et réfléchi, assumé en première personne. Quelle est la vôtre?
La foi chrétienne donne à penser au philosophe un prolongement de ses réflexions dans le sens d’une résurrection personnelle individuelle et d’une communion des Saints au sein de la vie de Dieu. Là, nous entrons dans un autre chapitre, théologique, qui demanderait d’autres développements, qui ne sont pas incompatibles avec les précédents. Notre philosophie peut préparer un questionnement sur la foi. Si elle est honnête, elle n’impose rien, mais suggère et stimule. À chacun de creuser plus profond.
Bernard POTTIER sj, membre de la Commission Théologique Internationale

