La chronique de Myriam Tonus :  » Le silence des feuilles qui tombent »


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La chronique de Myriam Tonus :  » Le silence des feuilles qui tombent »
Par Myriam Tonus
Chroniqueuse
Publié le - Modifié le
4 min

Comprends que tu es un autre monde en petit et qu’en toi il y a un soleil, il y a une lune, il y a des étoiles." Cette phrase est extraite d’une homélie d’Origène, théologien chrétien du IIIe siècle. Il ne faisait que reprendre à son compte une idée ancienne établissant une correspondance entre l’humain (microcosme) et l’univers (macrocosme), l’âme humaine étant un miroir fidèle du cosmos, les deux reflétant la gloire du Créateur. Des traces en sont demeurées dans le langage: c’est ainsi qu’on parlera des "saisons" de la vie: blés verts de l’enfance, énergie ensoleillée de l’adulte, maturité flamboyante des quinquagénaires automnaux, décrépitude et fragilité des vieillards à la chevelure neigeuse. Il n’est jusqu’au déroulement du temps d’une journée qui n’aille du lever au coucher (ceux du soleil et ceux des humains). Quant aux tempéraments, on les qualifiera (c’est selon) de solaires, lunatiques ou volcaniques, les inévitables péripéties de la vie s’apparentant à des séismes, des tempêtes, sinon à des naufrages. Tel est fort comme un chêne, l’autre solide comme un roc, le terme étoile étant réservé à un ou une artiste qui brille de tous ses feux au ciel de son art.
Même si cela relève davantage de l’analogie symbolique que de la réalité scientifique, cette proximité de nature entre l’humain et son environnement a de quoi donner à penser. Ainsi, l’on pourrait voir dans l’invraisemblable amoncellement de biens (et même de services) qui caractérise notre société (toujours plus !), un mouvement voisin de celui des métastases cancéreuses qui finissent par occuper tout le corps, le rongeant d’une maladie mortelle. Ou de lire, dans les burn-out et dépressions croissants, quelque chose de l’effondrement qui est également celui d’un monde sur sa fin. Il n’est jusqu’aux peuples premiers et aux militants environnementalistes qui ne répètent à l’envi que nous sommes partie prenante de ce qui se passe sur la planète et qu’en la détruisant, c’est nous-mêmes que nous blessons. Le cantique de saint François, saluant son frère le soleil et sa sœur l’eau ne disait pas autre chose.
Si donc la nature nous offre en permanence une leçon de sagesse, nous serions bien avisés d’en apprendre les rudiments et d’en maîtriser les applications. Et puisque désormais, les réseaux sociaux sont, paraît-il, le baromètre de nos humeurs, il serait temps de prendre conscience que l’on est entrés… en automne ! Après les magnificences de l’été, ses explosions de couleurs, ses orgies d’odeurs et de lumière, voici venu le temps de la perte et du détachement des feuilles, le temps des arbres réduits à leur épure. Pendant deux mois, sur Facebook ou Instagram, on a pu voir un déferlement de photos de vacances prises dans le monde entier, des flopées de clichés de barbecue ou de buffet de restaurant et des commentaires (plus ou moins aimables) à propos de tout et de rien. Et ça, ce n’est pas fini! Tapez #Greta Thunberg, par exemple, et vous recevrez en pleine figure un tsunami d’avis allant de la prophétesse (voire messie) à la gamine affligeante – avec, entre les deux, des torrents d’insultes et d’excommunications réciproques qui renvoient au bac à sable les débats de tribunal ou de chambre des représentants. A croire qu’il y va de l’honneur, sinon de la vie de tous ces citoyens (et citoyennes – oui, les femmes s’en mêlent aussi) qui sont loin d’être toutes et tous des barakis, comme on dit à Charleroi.
Eh ! Oh ! Et si on se calmait un peu? Si on se faisait une pause automnale? Si on laissait un peu tomber les feuilles des idées toutes faites, des présupposés bétonnés, des certitudes tous azimuts? À propos de Greta, mais aussi de tout le reste? Non pour s’abstraire de la vie du monde, bien sûr, mais pour se donner le temps de se renouveler, comme la nature. L’automne et l’hiver ont ceci d’infiniment précieux que ce sont des saisons de passage: de la vie à la mort apparente, en réalité de la vie usée à la promesse d’une vie nouvelle, différente, plus forte. Dans sa sagesse, la nature évite de s’épuiser, en renonçant à l’activité, en laissant partir ce qui a tant donné, en s’offrant le temps du silence et du vide. Dans les conversations humaines, il arrive que l’on se taise pour laisser s’installer le temps de la réflexion et de la connivence. Je rêve d’une trêve hivernale de la logorrhée sociale. D’une hibernation des réseaux sociaux, strictement limités aux urgences et encore, avec des mots choisis. On me dira: mais tu n’as qu’à ne plus consulter ton smartphone! C’est vrai, oui. Et figurez-vous que j’y pense. J’y pense vraiment.

Catégorie : Chroniques

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