Loi anti-négationniste: quand l’opportunisme l’emporte…


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Loi anti-négationniste: quand l’opportunisme l’emporte…
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
5 min

Ce mercredi 24 avril, la Chambre des représentants devrait voter une proposition de loi interdisant les discours négationnistes. Mais il y a un fameux "hic": le texte n’inclut pas le négationnisme du génocide des Arméniens en 1915. Pourquoi?

Les députés voteront-ils cette proposition de loi en l'état? Sans doute, mais pas sûr. Dans ce dossier, il y a comme une odeur nauséabonde. En effet, le Sénat belge a reconnu le génocide des Arméniens en 1998 et la Chambre a fait de même en 2015. Plus récemment, le gouvernement de Charles Michel l’a également reconnu dans une déclaration devant les députés. D'où la question: pourquoi ne pas reprendre la négation de ce massacre dans la loi? Hélas, la réponse semble aller de soi.

Irritabilité d'Ankara envers le pape François

Le pays dirigé d'une main de fer par le président Erdogan est plus que susceptible lorsqu'on aborde cette question. En 2015, dans le cadre solennel de la basilique Saint-Pierre de Rome, le pape François avait utilisé, pour la première fois, le mot "génocide" pour désigner le massacre des Arméniens entre 1915 et 1917. François s'était exprimé à l'ouverture d'une messe avec des éléments du rite catholique arménien, célébrée avec le patriarche arménien Nerses Bedros XIX Tarmouni, en présence du président du pays, Serzh Sargsyan, à la mémoire des Arméniens massacrés. "Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent",avait déclaré le pontife, en précisant: "La première, qui est largement considérée comme le premier génocide du XXe siècle a frappé votre peuple arménien." Il avait fait référence à un document signé en 2001 par le pape saint Jean Paul II et le patriarche arménien. Immédiatement, la Turquie avait convoqué le représentant du Vatican à Ankara au ministère des Affaires étrangères et rappelé son ambassadeur au Vatican pour consultation. Le Premier ministre turc avait qualifié les propos papaux de "partiaux" et "inappropriés", tandis que le ministre turc des Affaires étrangèresavait jugé cesdéclarations du pape "loin de la réalité historique", "sans fondement"et qui "ne peuvent pas être acceptées".

Lors de sa visite en Arménie, en 2016, le souverain pontife avait déclaré: "Rappeler le génocide des Arméniens n’est pas seulement opportun, c’est un devoir, afin que ces souffrances soient un avertissement en tout temps pour que le monde ne retombe plus dans la spirale de pareilles horreurs. La mémoire doit permette que les trames de haine se transforment en projets de réconciliation."

Rappelons que près de 1,5 million d'Arméniens ont été tués entre 1915 et 1917, à la fin de l'empire ottoman. Plus d'une vingtaine de pays - dont la France, les Pays-Bas, la Russie et les Etats-Unis - ont reconnu qu'il avait bel et bien eu un génocide. Mais pour la Turquie, il s'agissait d'une guerre civile.

Le retour de la "realpolitik"?

Si le Sénat et le Parlement belges ont reconnu aussi ce massacre comme génocide, pourquoi ne figure-t-il pas dans la loi punissant la négation de ces massacres, alors qu'y sont mentionnés à juste titre l'holocauste et le génocide rwandais? Il semble bien que la "realpolitik" ait pris le dessus. Nous sommes à la veille des élections et sans doute les partis ne veulent-ils pas froisser les électeurs et les candidats turcs? On se rappelle que lors des votes reconnaissant le massacre de 1915 comme un génocide, dans les différents parlements de notre pays, plusieurs élus d'origine turque étaient opportunément absents. Certains d'entre eux se sont fait sermonner par leur président de parti respectif, sans plus. Il faut savoir que la communauté turque de Belgique compte environ 250.000 citoyens. Pas question de se les mettre à dos, même si tous ne sont pas opposés à une reconnaissance du génocide des Arméniens.

Autre élément à ne pas négliger: la Turquie est membre du Conseil de l'Europe. Or, notre ministre des Affaires étrangères est candidat au poste de secrétaire général de l'organisation, en compétition avec son homologue croate Maria Pejcinovic Buric. Une loi punissant la négation du génocide de 1915 pourrait déplaire à Ankara, qui ne soutiendrait donc pas la candidature belge!

Insulte à la mémoire

Dans un communiqué, le Comité des Arméniens de Belgique rappelle que la Belgique a reconnu le génocide des Arméniens en 1998 au Sénat, puis en 2015, par un vote à la Chambre des représentants et par une déclaration du Premier ministre Charles Michel. Il rappelle le devoir de mémoire envers des victimes de ce génocide et souligne que le négationnisme du génocide des Arméniens entraîne encore quotidiennement à la haine et la violence envers cette population, victime de faits établis. "Ce sont ces faits que nous commémorons pour la 104efois ces 23 et 24 avril. Il serait odieux que les mêmes députés qui ont déclaré reconnaître cette souffrance en 2015, votent un texte législatif qui n’inclut pas le négationnisme du génocide des Arméniens en 1915 dans une pénalisation… et qu’ils le fassent exactement un 24 avril", stipule le texte. Et le Président du Comité des Arméniens de Belgique, Nicolas Taviatan, d'ajouter: "Si la Chambre souhaitait insulter la mémoire des victimes du génocide de 1915, elle n’aurait pas pu mieux s’y prendre."

Enfin, dans une carte blanche publiée ce mardi 23 avril dans le quotidien Le Soir, le même Nicolas Taviatan, ainsi que Peter Petrossian, vice-Président des Arméniens de Belgique, soulignent que le texte législatif belge proposé "limite la pénalisation du négationnisme explicitement aux crimes de génocide, crimes contre l’humanité ou crimes de guerre établis par une décision définitive rendue par une juridiction internationale". Pour eux, c'est une évidence: il s'agit d'une concession politique à Ankara. "L’Etat turc se cache derrière ce genre de limitation pour propager sans limite ses mensonges sur la vérité historique, c’est-à-dire pour nier les faits établis des génocides envers les Arméniens, les Araméens et Assyriens et les Grecques pontiques sur la péninsule turque en 1915 et années suivantes de la part d’Ankara", écrivent-ils.

Ce dossier, sensible s'il en est, touche quand même à des faits historiques réels. On ne peut que regretter la frilosité du projet de loi belge pour des raisons… électoralistes!

Jean-Jacques Durré


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