La Bible est un livre qui empêche quiconque de penser qu’il pourra un jour connaître Dieu, dans cette vie du moins. Elle brouille les pistes, dans l’espoir peut-être que le lecteur devienne un chercheur de Dieu.
La scène, aussi centrale que fa- meuse, où Dieu se fait connaître à Moïse est significative. Lui ou son messager, le texte semble hésiter, se fait voir dans un buisson embrasé que les flammes ne dévorent pas – vision mystérieuse qui invite Moïse à faire un détour avant de s’entendre dire: "N’approche pas!" Quelques lignes plus loin, du milieu du feu, Dieu donne son nom, quatre lettres impro- nonçables, Yhwh, un nom annoncé par une phrase au sens aussi insaisis- sable que le feu: "èhyèh ashèr èhyèh" (Exode 3,14). Plus loin, il se présentera au peuple dans une nuée d’orage qui embrase la montagne quand il y des- cend dans le feu (Exode 19). Ce qui fera dire à Moïse que le peuple n’y a vu que du feu, un argument pour insister sur l’interdit absolu de se faire des images de Dieu (Deutéronome 4,11-19).
L’idole et l’illusion de "tenir" Dieu
Les images visées sont des statues sculptées ou fondues, comme le célèbre veau d’or. Dieu s’y trouve figé, enfermé dans une image qui, avant d’être fabriquée, est née dans l’imagination d’êtres humains. Ainsi confiné dans ce que ceux- ci sont capables de se représenter de lui, il devient une idole. Lorsqu’ils l’adorent ou le prient, ils se prosternent non devant Dieu mais devant l’image qu’ils ont de lui, enfermés en eux-mêmes au moment où ils croient s’élever vers Dieu. Sans qu’ils le sachent, en effet, ce dieu ne reflète que les angoisses ou les désirs qui les poussent à se l’imaginer tel. Le Catéchisme de l’Eglise catholique parle de ces images au passé (§2129), comme si le précepte du Décalogue qui interdit d’en faire était caduc, alors qu’il n’a rien perdu de son actualité.
Toute représentation mentale de Dieu est en effet une idole si l’on vient à la figer et à croire ainsi "tenir" Dieu. Aussi, les deux Testaments bibliques s’emploient à multiplier les images de Dieu – on n’en finirait pas d’en dresser la liste –, ils les font jouer entre elles, y compris les plus contradictoires, comme pour inviter le lecteur (croyant) à n’en absolutiser aucune, à les relativiser toutes. Car si toutes disent quelque chose de vrai sur Dieu – y compris d’ailleurs celles qu’un chrétien rejette spontanément –, chacune ne peut révéler de lui que quelques facettes. L’idolâtre, c’est celui qui réduit Dieu aux facettes qu’il perçoit, la plupart du temps celles qui le rassurent, le confortent dans ses choix ou lui donnent du pouvoir, ainsi que le disent les prophètes et comme le dira aussi Jésus.
Si toutes les images disent quelque chose de vrai sur Dieu, chacune ne peut révéler de lui que quelques facettes
Dieu, le Père ?
Certes, le Nouveau Testament présente Jésus comme la véritable image du Dieu invisible (Colossiens 1,15) et il est clair que, pour un chrétien, c’est là le cœur du message biblique sur Dieu (ce qui ne disqualifie en rien le premier Testament: "pas le moindre trait ne passera de la Loi", en effet). Mais fondamentalement, cela change-t-il vraiment grand-chose? Le Testament de la nouvelle Alliance multiplie lui aussi les images de Jésus – quatre évangiles sans compter le Jésus de Paul, des autres lettres et de l’Apocalypse – de sorte qu’il est impossible de n’en retenir qu’une seule comme vraie à l’exclusion des autres. Voilà qui suggère que la vérité de Dieu comme celle de Jésus échappe à toute mainmise, irrémédiablement.
S’appuyant sur le Nouveau Testament, un chrétien dira sans doute que la meilleure image de Dieu, c’est celle d’un père; comme dans le quatrième évangile, ce nom sert même à désigner le Dieu de Jésus, "le Père". D’accord. Mais la question est-elle réglée pour autant? Les humains ont-ils tous une seule et même représentation de ce qu’est un père? Leur vision ne dépend-elle pas de leur culture, de leur sexe, de leur âge, de l’homme (réel ou fantasmé) qui est leur père, voire de leur propre façon d’être père? Y a-t-il une base commune qui permette d’avoir une image partagée de ce qu’est un père, une image qui reflé- terait au mieux la vérité de Dieu? Qu’il me soit permis d’en douter. Ici aussi, les images devront jouer entre elles, empê- chant à jamais de saisir.
La toute première image biblique de Dieu, c’est celle du créateur. Elle est d’emblée surprenante. Comment en effet Dieu s’y prend-il pour créer, selon le récit de Genèse 1? Il sépare, distingue; d’abord pour aménager le temps et l’es- pace, ensuite quand il crée les végétaux, les astres, les animaux, les humains. Et cette action se prolongera dans le long récit des premiers livres de la Bible. En séparant, le Dieu du début de la Genèse ne cesse de fonder l’altérité, non pour opposer, mais pour que chaque être soit lui-même, à sa place, et qu’ainsi puissent naître des alliances créatrices de vie et d’harmonie. C’est un risque qu’il prend, un pari sur l’avenir. N’est-ce pas là une façon d’être père?
Quoi qu’il en soit, le dernier mot sera celui de l’auteur de la première épître de Jean: "Petits enfants, gardez-vous des idoles!" (5,21).
✐ André WÉNIN, Professeur émérite à la Faculté de théologie de l’UCL
