Algérie: Témoignage de l’évêque d’Oran


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Algérie: Témoignage de l’évêque d’Oran
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
4 min

Déclenché par le rejet d’un 5e mandat du président Abdelaziz Bouteflika, à l’investiture présidentielle, l’Algérie continue massivement à se mobiliser dans la paix et pour la dignité. L’évêque d’Oran, Mgr Jean-Paul Vesco, apporte pour la première fois son témoignage sur les événements en cours en Algérie.

Le printemps arabe qui avait commencé en 2011 par la Tunisie, lequel avait ensuite réveillé les foules en quête de dignité en Egypte, puis hissé le drapeau révolutionnaire en Libye et enfin conduit à la guerre civile en Syrie. Il semblait jusqu’à présent avoir contourné soigneusement l’Algérie, pays encore hantée par la décennie noire démarré en 1992 après l’annulation des élections pour empêcher le FIS (Front Islamique du Salut) d’accéder au pouvoir. A son issue de cette période qui fit 200.000 morts, le pouvoir des anciens du FLN (Le Front de Libération nationale) est apparu comme le seul garant de l’ordre politique et économique, laissant discrètement aux islamistes, le soin de s’occuper des mœurs.
Cette alliance ‘diabolique’ a bloqué les Algériens jusqu’à aujourd’hui. En effet, pour eux, la voie islamiste avait déjà conduit à une impasse, tandis que le pouvoir détenu par les anciens du FLN agitait le spectre d’un retour à la guerre civile dès qu’un Algérien sortait dans la rue. Il restait donc aux Algériens à trouver une troisième voie, celle qu’ils semblent en train d’explorer: la voie pacifique, sur laquelle Mgr Vesco donne son sentiment.

Vous occupez un poste important au sein de l’Eglise catholique d’Algérie. Comment percevez-vous le mouvement actuel?
- Je peux témoigner que le mouvement actuel est celui d’un peuple qui veut prendre son destin en main. Je vois autour de moi, à travers les gens qui y participent qu’il s’agit d’un mouvement pacifique, familial, déterminé. Il refuse les incitations à la violence. Il refuse aussi de se laisser effrayer par les menaces de retour à la guerre civile ou les tentatives de récupération par des partis politiques. A ce sujet, il est intéressant d’écouter le vocabulaire utilisé: les personnes ne sortent pas pour manifester mais pour marcher, et dans leur appel à une seconde république, on peut entendre un désir profond d’une réappropriation de l’espérance née de l’indépendance.

Ce mouvement est-il comparable au mouvement tunisien qui a fait partie de ce qu’on appelle le printemps arabe?
- Chaque pays a son histoire dans la région. L’Algérie n’a pas bougé lors des mouvements que l’on a appelés "printemps arabe", parce qu’il était facile d’effrayer le peuple algérien en agitant la peur d’un retour à la guerre civile. Cela a fonctionné encore ces dernières années. Mais soudain, il y a eu un basculement: le mouvement est parti du rejet de la candidature à un cinquième mandat de la part du président Abdelaziz Bouteflika pour s’ouvrir sur une demande beaucoup plus vaste dans laquelle on sent une aspiration profonde à vivre.

L’origine est-elle économique?
- Je ne le pense pas. C’est la dignité qui a été touchée. Ce n’est pas tant la personne du président Bouteflika en elle-même que le fait de devoir voter pour un candidat trop manifestement dans l’incapacité physique d’assumer une fonction présidentielle qui a blessé la dignité des Algériens. Il n’y a pas seulement des jeunes qui manifestent, mais également des personnes âgées, des mères de famille, des avocats, des magistrats... Nous sommes au-delà de la question économique. Ce n’est pas une révolte qu’on peut éteindre en achetant la paix.

Quel est le rôle de l’Eglise catholique d’Algérie dans ce mouvement?
- Bien que considérée comme une entité étrangère même si elle fait partie de l’histoire de l’Algérie indépendante, l’Eglise catholique a à cœur de participer à la promotion d’une société civile qui assume pleinement sa vocation à la citoyenneté. Mais dès lors qu’il est question de l’avenir politique du pays, l’Eglise en tant qu’institution ne se sent pas légitime à prendre position. Pourquoi? Le champ politique est un espace sacré qui ne peut être foulé que par les Algériens eux-mêmes.

La décennie noire a touché l’Eglise d’Algérie. L’un de vos prédécesseurs, Mgr Pierre Claverie a été assassiné le 1er août 1996, dans l’explosion d’une bombe déposée devant son évêché, quelques heures après la visite en Algérie du ministre français des affaires étrangères, Hervé de Charette, qui s’était rendu sur les tombes des sept moines français de Tibhirine. Pensez-vous qu’une nouvelle vague de violence pourrait viser l’Eglise catholique d’Algérie?
- Non. Je n’ai aucune crainte à ce sujet. A l’heure actuelle et tel que le mouvement se déroule, je suis confiant car il me semble que le peuple exprime une profonde et sincère aspiration à un changement et qu’il saura repousser toutes les éventuelles tentatives de récupération. Je ne sais pas comment cela se traduira sur le plan politique, mais ce dont je suis sûr, c’est que ce qui sera bon pour l’Algérie sera bon pour l’Eglise. Et j’ai la conviction que ce qui sortira de cette confrontation sera bon pour l’Algérie. A défaut de participer aux marches, je prie pour l’Algérie, ses habitants et ses dirigeants, et je suis plein d’espérance.

Propos recueillis par Laurence D'HONDT
(Photo: Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d'Oran. | © B. Hallet/Cath.ch)

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