"Ce voyage fait partie des ‘surprises’ de Dieu." C’est ce que le pape François a dit de sa visite récente dans les Emirats Arabes Unis, lors de son audience hebdomadaire d’hier à Rome. Pour le Patriarche maronite, le cardinal Béchara Boutros Raï, "l’importance de ce voyage dépasse largement les pays du Golf."
Au début de cette semaine, pour la première fois dans l’Histoire, un pape catholique a mis les pieds sur la péninsule arabe. « Un voyage court mais très important qui a écrit, en lien avec ma visite de 2017 à l’université Al-Azhar en Egypte, une nouvelle page dans l’histoire du dialogue entre christianisme et islam, et dans l’engagement à promouvoir la paix dans le monde sur la base de la fraternité humaine. »
Document sur la fraternité humaine
Le pape François et le grand-imam d’Al-Azhar, Ahmed al-Tayyeb, ont signé à Abu Dhabi un 'Document sur la fraternité humaine'. « Dans ce document », a dit le souverain pontife, « nous affirmons ensemble la vocation commune à tous les hommes et à toutes les femmes à être frères en tant que fils et filles de Dieu : nous condamnons toute forme de violences, en particulier celles invoquant des motifs religieux ; et nous nous engageons à diffuser dans le monde les valeurs authentiques et la paix. »
Le pape appelle non seulement à étudier ce document étudié dans les écoles et les universités de plusieurs pays, mais aussi les fidèles partout dans le monde à le lire, « car il pousse à aller de l’avant dans le dialogue sur la fraternité humaine. »Il a aussi exprimé sa vive reconnaissance envers Mgr Paul Hinder, le vicaire apostolique d’Arabie méridionale qui a préparé et organisé ce voyage pour la communauté catholique des pays du Golfe, ainsi qu’à « tant de prêtres qui y sont au service des communautés chrétiennes de rite latin, de rite syro-malabar, syro-malankar ou de rite maronite et qui sont originaires du Liban, de l’Inde, des Philippines et d’autres pays. »
Violences invoquant des motifs religieux
Le Cardinal Béchara Boutros Raï, Patriarche libanais de l’Eglise maronite, était aussi à Abu Dhabi et pris le temps nécessaire – entre les dizaines d’autres interviews pour des médias arabes – pour livrer ses impressions à Cathobel. « L’importance de ce voyage ne se limite nullement aux pays du Golf, il s’agit d’une visite fondamentale pour tout le Moyen-Orient, voire pour le monde entier », dit-il. « Cette rencontre, entre autres avec le cheikh d’Al-Azhar, et le document sur la fraternité humaine est un grand message au monde : ça suffit, assez de guerres, assez de commerce d’armes, assez de violence invoquant des motifs religieux ! Les gens ont le droit de vivre en pays. »
Aux Emirats Arabes Unies, la liberté du culte est respectée. Mais le pays n’est pas pour autant séculier, le culte musulman et l’Etat sont intimement liés. « Mon cher ami, cela est le cas dans tous les pays au Moyen-Orient, sauf une exception : le Liban »,répond le Patriarche maronite. « Tous les pays arabes, sauf le Liban, ne connaissent pas la notion de la liberté de conscience et dans presque tous, il y a des limites à la liberté du culte. Les chrétiens qui vivent en Orient savent cela et ils respectent ces limites. Ils savent que la religion de l’Etat est l’islam, ils savent que le Coran est la source de la législation, et ils savent que le pouvoir judiciaire, militaire et politique est entre les mains des musulmans. »
Culture de la convivialité
Les chrétiens ont dès lors souvent été fort respectés par les dirigeants des pays musulmans, parce qu’ils connaissent le contexte dans lequel ils vivent. « Après quatorze siècles de vivre-ensemble avec les musulmans, les chrétiens sont devenus des experts de la convivialité »,poursuit Mgr Boutros Raï. « Mais ce qui nous détruit, c’est la guerre qui est imposée aux pays de cette région. » Une guerre en partie imposée par l’Occident ? « Totalement imposée par l’Occident ! »s’exclame le Patriarche maronite. « Et la Russie, oui ; au fond, c’est une grande guerre entre l’Arabie Saoudite et l’Iran et leurs alliés qui la fomentent. »
« Et qui paie le prix ? », s'interroge Boutros Raï. « La population, les pauvres gens innocents en Irak, en Syrie, en Palestine, au Yémen. C’est toujours comme ça. »Le Patriarche libanais dénonce encore une fois de plus que même par rapport aux millions de réfugiés syrien dans son pays, la communauté internationale décourage encore toujours le retour en Syrie pour des raisons purement politiques. « Mais cette visite du pape dans un pays purement musulman, cette rencontre avec le Ahmed al-Tayyeb, c’est donc un message clair au monde », termine-t-il.« Nous voulons vivre ensemble tout en respectant la pluralité. »
Benoit Lannoo (Envoyé spécial à Abu Dhabi)
© Photos: L'Osservatore Romano


