Les chrétiens n’ont plus le monopole de la fête de Noël. On peut le regretter, mais aussi y voir une opportunité pour manifester, d’une manière renouvelée, la spécificité chrétienne de cette fête célébrée aujourd’hui par (presque) tous nos contemporains.

Ces dernières années, de nombreux chrétiens dits "pratiquants", ou attachés aux cœurs religieux de la fête de Noël, regrettent que celle-ci ait quelque peu perdu l’esprit de… Noël. Et ce au profit de la dimension conviviale, familiale, mais également commerciale de cette célébration. On peut éventuellement regretter cette évolution, mais il s’agit d’un fait: les chrétiens n’ont, aujourd’hui, plus le monopole de la fête de Noël.
Cette situation nouvelle peut être perçue comme une manifestation particulièrement frappante d’un phénomène en cours depuis plusieurs décennies: la sécularisation de notre civilisation, qui s’accompagne d’une forme de déchristianisation et, parallèlement, d’un pluralisme convictionnel inédit dans l’histoire de l’Occident – au moins depuis l’Antiquité romaine, au début de l’ère chrétienne.
Reconquête ou témoignage?
Or, à certains égards, les chrétiens d’aujourd’hui et de nos contrées se retrouvent justement dans une situation similaire à leurs coreligionnaires de l’Antiquité. Dans l’empire romain, les chrétiens n’ont d’abord représenté qu’une minorité – persécutée de surcroît – parmi les nombreux peuples qui se côtoyaient et qui, à côté de la religion romaine traditionnelle, pratiquaient de nombreux cultes de toutes sortes.
Quant à la fête de Noël, qui ne portait alors pas encore ce nom, elle consistait dans la célébration du Sol invictus (le "soleil invaincu"), divinité de la lumière qui, la nuit du 24 au 25 décembre, reprenait de la vigueur face aux ténèbres de l’hiver. Ce n’est que plus tard que cette fête païenne fut christianisée, pour devenir celle de la naissance du Christ, véritable Lumière du monde.
De nos jours, les chrétiens voient leur nombre diminuer au sein de la société, et en revenir, lentement mais sûrement semble-t-il, à une situation de minorité philosophique. Dans ce contexte, "leur" fête de la Nativité du Seigneur s’est en quelque sorte re-paganisée, dans un sens cependant différent de celui de ses origines – encore que pas totalement.
On peut, encore une fois, le regretter, mais le désir nostalgique d’une époque révolue n’est, pour le chrétien, n’est pas de mise. Encore moins le souhait d’une reconquête, d’un retour à une forme de domination culturelle et sociale qui, bien qu’elle se soit prolongée pendant quelque 1.700 ans (depuis l’édit de Constantin en 313), n’était, évangéliquement parlant, pas tout à fait appropriée. Ce qui est, par contre, approprié pour le chrétien, c’est de témoigner de sa foi, de rendre raison de sa foi, dans quelque culture ou environnement social qu’il se trouve.
Aimer le monde
La situation de sécularisation et de pluralisme dans lequel le chrétien se trouve aujourd’hui, en Europe de l’ouest, lui rappelle ainsi ce qui est sa mission essentielle dans le monde: être ferment dans la pâte, ferment de vie, d’humanité déjà transfigurée mais pas entièrement, car il participe de cette pâte du monde, il la recueille en lui avec ses joies, ses douleurs, ses doutes, ses fautes, sans toutefois s’identifier complètement à elle.
Chaque année, le temps de Noël lui donne une occasion privilégiée de vivre cette mission. Non pas en récriminant sur le fait que la pâte du monde n’est pas, ou plus, "comme lui", mais en adoptant un regard bienveillant, celui-là même que Dieu porte sur la réalité telle qu’elle est. "Dieu, en effet, a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils" (Jean 3,16). Comme Dieu lui-même, nous sommes invités à aimer le monde dans lequel nous vivons. Par le monde tel qu’il devrait être, mais tel qu’il est. Cette attitude n’implique aucune naïveté, mais au contraire une forme de lucidité, de réalisme, mais un réalisme spirituel, le réalisme de l’Esprit Saint, qui nous donne de voir les choses telles qu’elles sont vraiment, y compris les fruits de l’Esprit là où ils se donnent à voir, car l’Esprit, qui souffle où il veut, imprègne toujours déjà le monde vers lequel nous sommes envoyés.
Valeurs évangéliques
D’ailleurs, notre monde occidental est déjà, et toujours imprégné de christianisme. Ce qui distingue nettement notre situation de celle des premiers chrétiens, confrontés à un monde étranger à la révélation biblique. Au contraire, et même si elle l’ignore de plus en plus, notre société est profondément marquée par l’Esprit de l’Evangile, ce que certaines appellent les valeurs évangéliques. D’autres "esprits" y sont également à l’œuvre – et il s’agit, pour les chrétiens, de discerner entre le bon grain de l’ivraie. Mais tout en les distinguant, la parabole nous dit que, jusqu’à la fin des temps, il est impossible de séparer l’un de l’autre. En voulant arracher, en les jugeant et les condamnant radicalement, des réalités qui ne nous semblent pas pleinement conformes à l’Evangile, nous risquons d’arracher ce qui est bon, ce qui vient de l’Esprit.
Les exemples de la réalité de ces valeurs évangéliques ne manquent pas autour de nous, parfois là où on ne les attend pas. Que l’on pense à toutes les actions de solidarité, de charité active envers les plus fragiles, qui fleurissent en particulier pendant la période de Noël, et qui n’émanent pas forcément de chrétiens (voir la page 9 de ce numéro). Que l’on pense au mouvement des droits de l’homme dont nous célébrons les 70 ans de la proclamation universelle, au "personnel" de la santé qui, sous de multiples formes, prennent soin des autres… Que l’on pense à celles et ceux qui accueillent des migrants chez eux, aux enseignants ou aux accompagnateurs qui tentent, jour après jour, d’aider la jeunes à construire un avenir meilleur… Tout cela n’est jamais parfait, certes, mais toutes ces actions sont marquées du sceau de l’Esprit, et portent la marque de l’Evangile, consciemment ou non. Et les chrétiens ne doivent pas hésiter à prendre part à de telles actions.
Supplément de sens
Mais si les hommes et les femmes peuvent vivre des valeurs évangéliques sans la foi explicite au Christ, quelle est alors la mission des chrétiens? Si un Noël solidaire est possible sans référence à Dieu, à quoi sert encore la foi chrétienne? Peut-être l’apport des chrétiens ne réside-t-il pas dans le domaine des valeurs, mais dans celui de la spiritualité. Car si le message de l’Evangile, le message de Noël a des implications éthiques immédiates, c’est bien le cœur de ce message qui donne une dimension supplémentaire, un supplément de sens à notre amour concret du prochain.
Pour les chrétiens, il ne s’agit rien de moins que de manifester l’amour de Dieu, la vie même de Dieu qui s’exprime à travers les "valeurs" chrétiennes. Il s’agit de révéler, ou plutôt de laisser se révéler, à travers nous, cette Présence de Dieu dans le petit enfant de la crèche, qui rejoint nos pauvretés, nos fragilités, mais aussi nos joies, pour les transfigurer en vie éternelle. Cette vie éternelle, qui est communion d’amour avec Dieu, n’est pas une vie pour après la vie. Mais cette vie est déjà vie éternelle, si elle est vécue dans la communion avec Dieu.
Cette vie éternelle se révélera à travers nous pour autant que nous en vivons, non pas malgré, mais à travers tout ce que nous sommes et que nous faisons, car l’amour de Dieu est contagieux. Depuis Noël, c et amour passe par notre humanité telle qu’elle est. Car en l’assumant pleinement en prenant notre chair, Dieu a fait de notre humanité le chemin vers Dieu. Telle est la spécificité chrétienne de Noël.
Christophe HERINCKX (Fondation Saint-Paul)

