
Patriarche oecuménique Bartholomée Ier

Patriarche Cyrille de Moscou
Ce 11 octobre 2018, l'autocéphalie (l'indépendance) de l'Eglise orthodoxe d'Ukraine a été reconnue par le Patriarcat œcuménique de Constantinople. La décision provoque la colère du Patriarcat de Moscou, dont dépendait l'Eglise ukrainienne depuis 1686.
C'est un véritable "casus belli" qui se joue en ce moment entre, d'une part, le Patriarcat oecuménique de Constantinople et, d'autre part, le Patriarcat de Moscou. Pour comprendre la portée de e qui s'est déroulé ce jeudi 11 octobre, il faut rappeler quelques faits historiques et... ecclésiologiques.
Depuis l'Antiquité chrétienne, le Patriarche de Constantinople exerce une primauté - qu'on appellera primauté d'honneur, car sans pouvoir juridique immédiat - par rapport aux Eglises chrétiennes d'Orient. L'évêque de Rome, le pape, exerçait quant à lui une primauté sur tout l'Eglise, d'Orient et d'Occident, en tant que successeur de saint Pierre, chef des apôtres. Cette primauté du pape impliquait ainsi une juridiction réelle sur le Patriarcat de Constantinople, lui-même Patriarche d'Orient...
Cette situation a créé d'importantes tensions, à la fois théologiques et culturelles, qui aboutirent au grand schisme de 1054, entre Eglise latine, qu'on appellera "catholique", et Eglise d'Orient, qu'on appellera orthodoxe. Or, dans les siècles qui suivirent, l'autorité morale du Patriarcat oecuménique de Constantinople perdit de plus en plus de consistance, en particulier lorsque le Patriarcat de Moscou se mit à revendiquer une... primauté, en concurrence avec celle de Constantinople... La primauté de cette dernière fut dès lors de plus en plus honorfiique et de moins en moins réelle.
Un épisode important de cette concurrence entre Constantinople et Moscou - qui se fit volontiers appeler la "troisième Rome" - fut "l'annexion", par Moscou, de l'Eglise d'Ukraine, aux dépens de Constantinople, en 1686. C'est cette situation qui, aujourd'hui, vient d'évoluer, relançant ainsi des tensions entre les deux patriarcats de Constantinople et de Moscou, tensions jamais apaisées, comme on l'a vu encore au moment du Concile panorthodoxe de 2016.
Revendication
Après plusieurs années de revendication d'autocéphalie - c'est-à-dire d'indépendance en termes ecclésiastiques orthodoxes - à l'égard de Moscou par l'Eglise d'Ukraine, et une excommunication de son patriarche, Philarète Denisenko, par le Patriarcat russe en 1991, c'est finalement... le Patriarcat oecuménique qui lui a reconnu cette autocéphalie, recréant ainsi la communion de cette Eglise avec... Constantinople.
L'indépendance de l'Eglise ukrainienne a été acceptée à la suite d'une réunion de deux jours du Saint-Synode, au Phanar, le siège du Patriarcat grec à Istanbul, rapporte le quotidien turc Hürriyet. L'assemblée a également décidé de rétablir, dans sa fonction hiérarchique, le patriarche Philarète, après avoir examiné un appel qu'il avait présenté contre son excommunication par Moscou.
L'Eglise orthodoxe russe a réagi de manière très forte, qualifiant la décision de Constantinople de "catastrophique" pour elle-même et pour le monde orthodoxe. Le porte-parole du Patriarcat de Moscou, Alexander Volkov, a affirmé à la télévision que "le Patriarcat de Constantinople avait franchi la ligne rouge". Le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du département des relations extérieures de l’Église orthodoxe russe, a parlé d'un "acte illicite" de la part du Patriarcat oecuménique, rapporte le site francophone orthodoxie.com.
Implications politiques
La Russie s'oppose depuis toujours à la séparation des liens entre l'Eglise ukrainienne et le Patriarcat de Moscou. Le patriarche Cyrille Ier s'était rendu début 2018 à Istanbul pour tenter de dissuader Bartholomée Ier, patriarche de Constantinople, de faire ce pas.
Ce développement devrait jouer un rôle clé dans les élections présidentielles ukrainiennes de mars 2019. Le président sortant Petro Porochenko a fait de l'accès à l'autocéphalie de l'Eglise ukrainienne l'un de ses principaux chevaux de bataille en vue de sa réélection, explique Hürriyet. Le chef d'Etat a immédiatement salué la décision de Constantinople, parlant d'une "victoire du bien contre le mal".
Union de trois Eglises?
Après l'indépendance de l'Ukraine en 1991, Philarète, ancien hiérarque du Patriarcat de Moscou, a créé une Eglise orthodoxe ukrainienne dont il s'est autoproclamé patriarche, ce qui lui a valu d'être excommunié par Moscou. Une excommunication annulée le 11 octobre par le Saint-Synode, en même temps que celle de l'archevêque Macaire, le chef de l'Eglise orthodoxe autocéphale schismatique d'Ukraine. Cette Eglise est née d'un schisme de l'Église orthodoxe russe en 1920, au moment de l'éphémère indépendance de l'Ukraine. Elle constitue, avec l'Église orthodoxe d'Ukraine (liée au Patriarcat de Moscou) et l'Église orthodoxe d'Ukraine (liée au Patriarcat de Kiev), la troisième Eglise orthodoxe du pays. La majorité des paroisses d'Ukraine sont dans le giron du Patriarcat de Moscou, qui craint d'en perdre le contrôle. Ce dernier a ainsi averti que l'autocéphalie allait provoquer un "profond fossé" au sein de l'orthodoxie mondiale.
Philarète s'est réjoui du fait que la décision de Constantinople permettrait à son pays d'établir une Eglise orthodoxe ukrainienne unifiée. Il a assuré qu'une rencontre se tiendrait prochainement afin de nommer un patriarche pour cette nouvelle Eglise unie.
Bref, une situation des plus complexes, parfois difficile à apprécier par les catholiques, habitués à une centralisation certaine de l'autorité ecclésiale entre les mains du pape...
Christophe Herinckx, avec cath.ch/ag/rz

