Le pèlerinage à la Mecque, moment crucial dans la vie du croyant, est fréquenté par un nombre croissant de musulmans qui contribuent à la transformation de l’esprit du lieu.
En cette période de Hajj, les cinq jours de grand pèlerinage de la Mecque, des musulmans du monde entier convergent vers l’Arabie Saoudite pour y effectuer leur devoir religieux. Fixé selon le calendrier lunaire à la fin de l’année musulmane qui intervient cette année à la fin du mois d’août, il est considéré comme l'un des cinq piliers de l’islam. Selon les préceptes du Coran, toute personne qui a les moyens physiques et financiers de s’y rendre, est dans l’obligation de le faire. Le grand pèlerinage doit être entrepris à une date précise de l’année, mais le petit pèlerinage peut être accompli tout au long de l'année.
Un acte d'adoration
Le Hajj commence par la visite de la première ville sainte de l'islam: La Mecque. Habillé d’un Ihram, un vêtement blanc, qui signe l’entrée du pèlerin dans l’univers sacré, il suit un parcours en plusieurs étapes: de la déambulation autour de la Kaaba, point focal vers lequel se dirigent tous les musulmans en prière, au rituel du jet pierres sur les stèles de Mina qui symbolisent les tentations du diable sur le chemin d’Abraham. Chaque année, quelques 100 millions de pierres seraient ainsi jetées sur ces stèles incarnation du démon tentateur.
A la fin du Hajj a lieu l’Eid el-Kebir. Cette fête essentielle commémore la force de la foi d’Abraham à son Dieu, qui, sur son ordre, était prêt à sacrifier son fils, avant que du buisson ardent, ne sorte un agneau pour le remplacer. C’est ainsi que des milliers de moutons seront sacrifiés en ce jour, le 21 aout de cette année 2018.
Pour le musulman, le Hajj est un voyage spirituel, qui permet l’expiation de ses péchés, un acte d’adoration d’un Dieu unique et le couronnement d’une vie de croyant dont il conservera le prestige et les bienfaits à vie. Mais il est aussi un moment exceptionnel dans la vie communautaire des musulmans où la foi partagée par des millions de personnes réunies, décuple le sentiment d’appartenance religieuse. « Tu es comme dans un autre monde », se souvient Rachid qui a fait plusieurs fois le pèlerinage, « ce sont les centaines de milliers de gens autour de toi qui créent une atmosphère incroyable d’unité, de partage, d’élévation spirituelle commune ».
Un tourisme de masse?
Le Hajj a connu au XXe siècle un engouement inédit, suite au développement du transport aérien: de quelques dizaines de milliers de pèlerins dans les années 30, il est passé à plusieurs millions aujourd’hui. Depuis les années 1980, l'Arabie saoudite a tenté de limiter le nombre de pèlerins, en mettant en place un système de quotas dans certains pays, notamment au Maghreb. Dans les pays européens, dont la Belgique, les pèlerins sont également contrôlés à travers un système d’agences agréées par l’ambassade d’Arabie Saoudite et la délivrance limitée de visas "Spécial Hajj".
Cet engouement a fait monter les prix: depuis l’Europe, le prix d’un voyage oscillerait autour de 4.000 à 5.000 euros pour le pèlerinage, avion et hôtel compris. Selon Omar Saghi, politologue et auteur d’un livre sur le pèlerinage de la Mecque*, le profil du pèlerin a également quelque peu changé: le pèlerinage n’est plus le couronnement d’une vie de croyant à un âge tardif, mais une destination prisée par un nombre croissant de jeunes. Ces derniers, bénéficiant d’un bon revenu, seraient de plus en plus nombreux à décider de s’y rendre pendant leurs vacances. Loin de l’Islam traditionnel pratiqué par leurs grands-parents, ils cherchent à travers ce voyage un ancrage identitaire. Le pèlerinage peut s’apparenter dans ce cas à une forme de tourisme culturel, où l’on emporte des guides sur les étapes à suivre, consulte des applications sur son smartphone pour trouver les bonnes affaires et développe des pratiques touristiques telles la recherche de logements confortables et de restaurants de qualité.
A cette nouvelle demande, l’Arabie Saoudite a répondu par un vaste développement du parc immobilier. Anticipant la baisse des revenus du pétrole, le pays mise sur les dizaines de milliards de dollars US qu’apportent chaque année les pèlerins, au prix cependant d’une défiguration affolante des sites religieux. Il n’est ainsi plus possible de tourner autour de la Kaaba, sans apercevoir les énormes buildings en verre et béton de la "Clock Tower" en toile de fond. Le mètrecarréà la Mecque atteindrait parfois les 100.000 euros, tandis que les distances à parcourir dans la ville pour les pèlerins peuvent s’avérer être un enfer embouteillé de voitures et de pollution. Le tourisme de masse est-il en train de saccager le lieu le plus saint de l’Islam?
Laurence D'Hondt
*Omar Saghi, La Mecque. Sociologie du pélerinage (Editions PUF, 2010, 284 pages, 25 euros)


