
Beb Deum (c) DR
Pour clôturer son "Année des Diversités", l'ULB propose une exposition mêlant art et science. Pour entamer le dialogue sur le handicap et plus largement sur l'homme augmenté. Cette exhibition n'a pas pour ambition de donner des réponses mais bien d'ouvrir le débat sur des questions brûlantes d'actualité qui concerne déjà chaque citoyen.
Cette exposition est donc une manière de réfléchir sur les diversités et en particulier le handicap. Et de s'interroger sur ce que cela signifie aujourd'hui "être humain", "être en société". "Nous avons voulu exploiter ce thème en mélant les univers scientifique et artistiques, nous explique le professeur Bernard Dan. Car l'art est aussi l'une des pistes pour répondre aux grandes questions éthiques qui se posent à nous avec l'augmentation des capacités humaines."
Pendant longtemps, le handicap était synonyme d'exclusion de la société, sur base d'explications mythologiques, où le handicap serait une punition divine. Puis cette interprétation métaphysique a été remplacée par le modèle médical. "Si une difficulté se présente, il y a lieu d'établir un diagnostic pour apporter un remède. Mais ce modèle médical a lui aussi ses limites", nous raconte le professeur Dan. Beaucoup ont donc pu lui opposer que c'est la société qui handicape, que c'est elle qui réduit la mobilité des personnes handicapées.
Aujourd'hui, nous avons une meilleure compréhension du fonctionnement du corps et du cerveau humains et la tentation est grande, et parfois justifiée et souhaitable, de vouloir apporter des réponses technologiques à nos faiblesses. Cette exposition nous montre que cette dynamique déjà présente au 19e siècle, voire même avant, rejoint nos pratiques modernes selon deux constantes: nos interventions d'hier et d'aujourd'hui visent à compenser d'une part la structure (on masque le handicap) et d'autre part la fonction (que l'on restaure grâce à une prothèse par exemple).
"De nos jours, nous sommes capables de faire plus que simplement compenser. Nous avons l'ambition d'améliorer, d'augmenter la fonction" ajoute Bernard Dan. Nous réalisons que chacun de nous est limité dans ses fonctions et nourrissons le désir d'être augmenté, même lorsque aucun handicap majeur n'est présent". Et l'industrie a déjà compris tout l'intérêt d'investir dans ces technologies. Prenons l'exemple des exosquelettes qui permettent à son utilisateur d'être plus précis, plus mobile, plus puissant. Ils sont déjà utilisés sur des chaines de production afin de manipuler des objets lourds et/ou dangereux. Ces technologies ne sont donc déjà plus "du futur" mais bien installées dans notre quotidien. Les chercheurs ont par exemple mis au point des prothèses intelligentes contrôlées par la pensée grâce aux ondes cérébrales.
Cette augmentation des capacités de l'homme pose bien entendu des questions éthiques que les scientifiques n'évacuent d'aucune façon. "Pourquoi augmenter l'homme? Cette question doit nous préoccuper au plus haut point. Car de celle-ci découle une autre question: quelles sont les limites de l'homme? Ces technologies nous invite - pour ne pas dire oblige - à réviser notre définition de l'être humain" s'interroge aussi le professeur Dan. En soi, le smartphone est une extension technologique de l'homme moderne en interaction avec son cerveau. Nous en arrivons donc à cette question troublante, angoissante, depuis l'ère de la mécanisation, de l'interface entre l'homme et la machine : qui va garder le contrôle? L'apparition de l'IA ouvre cette discussion importante, passionnante et déjà ancienne, selon Bernard Dan.

Rosemary Williams and Nadav Kander - The Alternative limb project (c) DR
Enfin, on est également en droit de se demander si ces outils sont toujours au service de l'homme. "Les récents événements liés au rôle des réseaux sociaux dans les élections montrent bien toute la pertinence de ce questionnement" pointe le professeur de l'ULB. Cette exposition abordent donc de vraies questions sans pour autant y apporter de réponses toute faites ou dogmatiques. "La technologie ne sait pas dire ce qui est juste ou pas." nous rappelle à juste titre le professeur Dan, surtout au vu de l'évolution continue de celle-ci.
Avec cette exposition artistico-scientifique, l'ULB a voulu prendre le grand public avec elle parce que ces sujets nous touchent tous, là où nous sommes, comme simples citoyens: l'augmentation des capacités humaines doit nous interpeller, sachant que nous les utilisons déjà dans notre quotidien sans le savoir. Certaines technologies ne relèvent plus de la science-fiction en 2018! "Il est important que le grand public perçoivent les enjeux éthiques mais aussi politiques et commerciaux liés à ces questions technologiques." souligne le professeur Dan."En ces matières, la vision des scientifiques n'est pas supérieure à celle du citoyen lambda. Cette exposition ne se veut pas donneuse de leçon mais entend créer un contexte, notamment grâce à l'art, pour ouvrir le débat et la réflexion."
Percevoir, éprouver, contester et imaginer
Le parti pris des commissaires d'exposition était de montrer un grand nombre d'objets historiques tout en laissant la part belle aux dispositifs numériques, aux arts visuels, à l'art brut, aux courts métrages, et aux objets conçus grâce aux dernières technologies. L'exposition se décline en quatre thèmes: percevoir, éprouver, contester et imaginer. La première partie s'intéresse aux cinq sens et à nos différentes manières de percevoir, avec le handicap. Dans la section "éprouver", il s 'agit de montrer comment des personnes peuvent retrouver leur mobilité. Cette partie s'attarde donc sur les prothèses d'hier, d'aujourd'hui et ... de demain! Ensuite, l'exposition nous invite à découvrir la critique artistique de la robotisation de l'être humain. La dernière partie interroge le visiteur sur les frontières floues de la normalité à travers l'art principalement.
Infos pratiques:
Exposition trilingue FR/EN/NL
Possibilité de visites guidées et accompagnées pour groupes, personnes malvoyantes et malentendantes.
A voir au BOZAR jusqu'au 26 août. Entré libre.
Sophie Delhalle
