Depuis longtemps, les « pavés de la mémoire » ou « Stolpersteine » divisent la communauté juive d'Anvers. Le bourgmestre de la capitale mondiale du diamant, Bart De Wever, semble être en train de déminer le débat.
L’artiste allemand Gunter Demning a lancé il y a un quart de siècle les "Stolpersteine", à savoir des pavés de béton ou de métal de 10 cm de côté enfoncés dans le sol, la face supérieure, affleurante, recouverte d'une plaque en laiton honorant la mémoire d’une victime du nazisme. Il y a déjà des « pavés de la mémoire » de ce genre à Bruxelles et à Liège, mais la communauté juive d’Anvers n’est pas charmée par le projet. Cette réticence est basée sur trois arguments : primo, un pavé sur lequel les gens marchent et les chiens font leurs besoins n’est pas particulièrement respectueux ; secundo, le projet est privé et les familles des victimes doivent porter les frais ; et tertio, certaines victimes n’ont plus de famille: doivent-elles dès lors être oubliées ?
Monument supplémentaire
La discussion est fortement liée avec celle du monument pour les déportés juifs anversois sur la Belgiëlei, à côté de la voie ferroviaire qui relie la Gare Centrale d’ Anvers à celle de Berchem. C’est dans une salle avoisinante que se déroulait, mardi dernier, la commémoration de la Libération du 8 mai, organisée chaque année par le Forum des organisations juives d’Anvers (FJO).
Il y a un an, le « bourgmestre » de ce district d’Anvers, le N-VA Paul Cordy, avait lancé avec son échevin Open VLD Samuel Markowitz et André Gantman , président du groupe N-VA au conseil communal de la ville, l’idée de déplacer ce monument pour qu’il gène moins la circulation et pour qu’il soit situé plus près du centre-ville. Le FJO n'a pas caché sa fureur: « Une décision unilatérale prise sans nous consulter! » Non seulement le FJO tient à l’endroit symbolique actuel du monument, près des rails qui relient Anvers à la Caserne Dossin à Malines et par après aux camps d’extermination nazis en Europe de l’Est, mais la communauté juive d’Anvers demande depuis longue date que soit également érigé un monument reprenant les noms de toutes les victimes juives de la Shoah, à l'image de celui d’Anderlecht en région bruxelloise.
75e anniversaire
Lors de la cérémonie du 8 mai, Bart De Wever a annoncé que les préparations nécessaires pour prendre une décision par rapport à un monument supplémentaire sont achevées. « Les commémorations du 75e anniversaire de la libération de la ville d’Anvers en septembre 2019, de la libération des camps d’extermination en janvier 2020 et de la fin de la Seconde Guerre mondiale en mai 2020 sont fondamentales », a-t-il dit, « car après 75 ans, les témoins directs de la tragédie de la Shoah commencent à faire défaut. » Le bourgmestre évoque dès lors l’érection d’un nouveau monument près des musées « Museum aan de Stroom » et « Red Star Line » au nord de la ville, ainsi qu’un vaste programme d’« éducation à la mémoire ».
Régine Sluszny du « Forum der Joodse Organisaties » (FJO) est contente mais reste prudente avec « une promesse faite à quelques mois des élections ». Par ailleurs, toutes les questions épineuses ne sont pas résolues. Pour le FJO, pas question de mélanger les noms des victimes de la Shoah avec ceux des autres victimes de la Seconde Guerre mondiale. « Un résistant mourant en uniforme ne peut pas être comparé à la famille juive exterminée sans qu’elle ait fait quoi que ce soit, mais pour ce qu’elle était : juive donc différente. » Sluszny est elle-même présidente de l’association « enfant caché ». « Les nazis voulait me tuer pour la simple raison que j’étais juive ; et la famille non-juive qui m’a sauvé n’a pas fait du bénévolat comme ceux qui assistent aujourd’hui les réfugiés, elle a carrément risque sa propre vie », précise-t-elle.
La dangerosité des mots
Mise à part de cette controverse, le discours prononcé par Frans Timmermans (photo) était remarquable. Le vice-Président de la Commission européenne est populaire dans les milieux juifs, car il n’a pas seulement installé un coordinateur européen pour lutter contre l’islamophobie, mais dans la personne de Katharina von Schnurbein il a également désigné une coordinatrice européenne de lutte contre l’antisémitisme. « Une question fondamentale que nous devons – par devoir par rapport aux victimes de la Shoah – continuer à nous poser, est celle du comment », a-t-il déclaré. « Comment de grâce a-t-on pu en arriver là, comment a-t-on pu arriver à la barbarie des camps d’extermination ? » Un avertissement subtil pour ceux qui succombent aux discours populistes surgissant partout de nos jours. « Un génocide ne tombe pas du ciel. Il commence avec des mots, des paroles qui deviennent meurtrières, des mots qui deviennent violents et qui inspirent des actes violents, de la violence qui devient meurtrière, des mots donc qui se transforment en génocide. C’est pourquoi nous avons le devoir envers les victimes de la Shoah de dénoncer la rancune ou fureur ressortant de sentiments de victimisation réelle ou imaginaire, dès que cette rancune ou fureur se traduit en mensonges, en diffamation et en recherche de boucs émissaires. »
Le juif qui est dit « spéculateur sans patrie », le musulman présenté d’office comme « terroriste », le refugié qui est comparé à un « chasseur de fortune », … Ce genre de mots n’est pas anodin d’après Frans Timmermans, « car avec ces mots nous plaçons - voulu ou non-voulu - l’autre en dehors de notre vivre-ensemble et nous devenons à terme indifférents envers son sort. » Et le vice-Président de la Commission européenne de terminer par une mise-à-garde on ne peut plus claire : « L’Europe nous a déjà donné la preuve, avec la Shoah, qu’elle peut totalement dérailler, qu’elle peut succomber à la barbarie la plus totale, qu’elle a en elle le pouvoir d’autodestruction. Ne l’oublions jamais : le mécanisme du bouc émissaire n’est jamais loin. »
Benoit Lannoo
© Photo: Guy Kleinblatt

