Le professeur belge Wim Decock vient de remporter le Prix Novak 2017. Cathobel l'a interviewé à l'issue de son allocution à l’Université pontificale grégorienne de Rome.
Né en 1983, Wim Decock possède une licence en lettres classiques, un master de droit et un doctorat en histoire du droit, dans le cadre d’un programme d'études entre l’Université de Louvain et Roma Tre (Italie). Il est aujourd’hui professeur d'histoire du droit auprès des universités de Louvain et de Liège. Son livre Theologians and Contract Law: The Moral Transformation of the Ius Commune avait déjà remporté en 2014 le Prix Heinz Maier Leibnitz, attribué par la Fondation allemande pour la recherche. Cette fois, ses travaux de recherche ont été couronnés par le prix Novak.
Lors de son allocution, le 29 novembre, en présence d’étudiants, journalistes et entrepreneurs de tous les pays, le professeur Novak a choisi pour thème : "Connaître avant de juger. Le droit et l'analyse économique dans l'éthique jésuite des débuts de l'Epoque moderne".
Votre allocution s'est concentrée sur l’apport politique et économique des jésuites à l'Epoque moderne. Comment expliquer qu'aujourd'hui les religieux soient si peu impliqués dans ces questions, en particulier en économie?
L’une des causes est probablement le Concile Vatican II, dans la mesure où l’Eglise a essayé de se recentrer sur le message évangélique. C’est une très bonne chose, mais cela ne permet pas toujours de comprendre les distinctions précises élaborées par la tradition scholastique, qui était l’arrière-fond de la pensée des jésuites des XVI et XVIIe siècles. Les raisonnements juridiques et les notions économiques jouaient un rôle particulièrement important, et s’inscrivaient dans la lignée de la philosophie d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin. En voulant se recentrer sur l’aspect évangélique, l’Eglise a pu perdre un certain vocabulaire, des notions économiques et juridiques qui sont autant de clés pour comprendre ce qui se passe réellement dans les interactions mondiales, et ainsi répondre aux questionnements éthiques que se posent les acteurs du monde économique eux-mêmes.
Si Leonardus Lessius était aujourd'hui chargé d'assainir la vie politique et économique européenne, quelle serait selon vous sa priorité?
Tout d’abord, il appliquerait la précieuse méthodologie de tout bon jésuite: il chercherait à comprendre parfaitement les ressorts du système dans son ensemble, avant de poser un diagnostic et d’émettre des prescriptions. Il discuterait avec tous les acteurs de la vie économique, des grandes firmes jusqu’aux petits entrepreneurs. Il ne s’agirait pas de dénoncer d’emblée l’avidité régnante, mais plutôt d’analyser en profondeur les dysfonctionnements des systèmes. De façon générale, il dénoncerait la concentration des pouvoirs au sommet de certaines grosses multinationales et lutterait contre les monopoles et les cartels. Il approuverait donc certainement la politique antitrust menée par l’Union européenne en ce moment. Pour Leonardus Lessius, les bonnes intentions étaient indispensables, mais pas suffisantes. S’il vivait à notre époque, il déplorerait l’extrême pauvreté de certains pays comme le Malawi ou l’Ethiopie, mais ne se contenterait pas de dire qu’il faut instaurer une justice sociale. Il identifierait des moyens de favoriser sainement l’entrepreunariat des populations locales pour créer des emplois et ainsi une richesse durable dans le pays.
De quelle façon le pape François, premier souverain pontife jésuite de l'histoire, pourrait-il inspirer les entrepreneurs du monde post-moderne?
Ce que j’aime dans la politique du pape François est que, tout comme les jésuites du XVIe siècle, il essaye d’être pionnier dans un domaine. Je pense dans son cas à sa lutte contre le réchauffement climatique. Du point de vue méthodologique, il s’inscrit totalement dans le sillage de cette école jésuite. Le plus grand défi de l’époque était l’essor des échanges commerciaux, tandis qu’aujourd’hui c’est sans doute le climat, et il se pose en pionnier face à cela. Ces nombreuses solutions qu’il élabore de façon pratique pour notre monde actuel peuvent être une grande source d’inspiration pour les entrepreneurs. Le pape a déjà dit que l’entrepreunariat avait un rôle positif à jouer, cela pourrait aussi encourager des entrepreneurs à fonder des entreprises dans les pays défavorisés, en étant armés des principes éthiques du christianisme, notamment sa conception de la dignité.
Propos recueillis par Solène TADIÉ
Un "think tank" pour relier théologie et économie
Le prix Novak (d'une valeur de 15.000 euros) récompense chaque année de jeunes universitaires œuvrant dans le domaine de la théologie associée à l’économie. Les lauréats doivent alors prononcer un discours à l'occasion d'une rencontre formelle – la 'Calihan Lecture’ – à l’Université pontificale grégorienne de Rome. Les thèmes varient chaque année. En 2014, le lauréat finlandais Oskari Juurikkala s'était employé, dans son discours, à défaire de nombreux préjugés visant le pape François dans le monde des affaires, suscitant l’engouement de l’assistance.
Ce prix est attribué par le think tank Acton Institute en hommage à Michael Novak – décédé en février dernier –, considéré comme l'un des principaux penseurs catholiques américains du XXe siècle. Ami personnel de Jean Paul II, il se définissait comme un héritier du philosophe Jacques Maritain, en qui il voyait "le véritable architecte de la tradition catholique moderne, aussi bien en Europe qu'en Amérique latine".

Le professeur belge Wim Decock vient de remporter le Prix Novak 2017. Cathobel l'a interviewé à l'issue de son allocution à l’Université pontificale grégorienne de Rome.