Un long weekend à Erbil


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Un long weekend à Erbil
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
6 min

André Querton était récemment dans le Kurdistan irakien, invité par une ONG française. Après avoir traversé d’anciennes zones de combat, jonchées de villages détruits, il a visité de nombreux camps de réfugiés. Il nous livre ici son récit.

Tandis que la Messe de Pâques se terminait dans la joie exubérante de la Fraternité de Tibériade, je suis resté calme, occupé à recueillir cette joie et cette force de la Résurrection, conscient de ce que j’en aurais bien besoin au cours des jours suivants. J’avais été invité par une petite ONG française à visiter ses zones d’activités dans le Kurdistan irakien, ce territoire au statut politique autonome située dans le nord de l’Irak, proche des frontières syrienne, turque et iranienne. Nous allions voyager entre Erbil et Duhok, longeant une partie du territoire occupé par Daech, à 50 km de la zone des combats menés par la coalition internationale pour la reprise de la ville de Mossoul. Nous allions surtout voir les camps de personnes déplacées et de réfugiés. L’ONG invitante est Elise Care qui, outre deux dispensaires installés dans des camps à Duhok et Erbil, gère trois bus customisés en dispensaires mobiles qui desservent les 25 camps de réfugiés de la province de Duhok et peuvent intervenir dans des camps de fortune qui se créent en quelques jours.

Dès la sortie nord d’Erbil, la vieille expression apprise à l’école du "croissant fertile" prend tout son sens. Durant ces heures de minibus, je ne vois que d’immenses étendues de champs parfaitement cultivés, s’étendant à perte de vue. Très peu d’arbres, de rares troupeaux de chèvres. Une campagne riche qui a créé une richesse certaine: les villes et bourgades traversées sont dynamiques, les magasins neufs et modernes, des malls à l’américaine abritent restaurants et parcs d’attractions, les routes bien entretenues sont bourrées de pick-up et de jeeps japonaises de modèles récents. Le XXe siècle a apporté en outre une fertilité nouvelle, si l’on peut dire: le pétrole et demain le gaz. Des chapelets de camions citernes sont visibles partout et rendent la conduite assez sportive. Pour un pays du Moyen-Orient, c’est un pays de cocagne.

Si ce n’était cette guerre, ce cancer de Daech qui s’est répandu depuis Rakka et la Syrie, dévorant l’ouest de l’Irak et contre lequel lutte cette coalition arabo-occidentale dont la Belgique fait partie.

Des camps de réfugiés qui se multiplient

Depuis des semaines se déroule une bataille rangée pour reprendre la ville de Mossoul, bataille de grande ampleur, avec frappes aériennes, tirs d’artillerie et combats de rues acharnés. Chaque jour, près de 600 personnes déplacées arrivent à Duhok ayant fuit Mossoul. 600 personnes, chaque jour, qui sont totalement démunies et qu’il faut loger, soigner, nourrir. Les camps de réfugiés se multiplient mais leur rythme de construction ne peut répondre à l’afflux continu; les réfugiés squattent donc des immeubles en construction, s’abritent derrière des parois de contreplaqué, alors qu’il peut y avoir un mètre de neige dans ces contrées ou au contraire des températures excédant les 50°.

Les premiers à quitter les territoires de Daech sont bien sûr les populations yézidies et chrétiennes, ces dernières pouvant heureusement compter sur une intense solidarité d’institutions chrétiennes occidentales et locales.

Mais le mal est fait; ces réfugiés ont laissé derrière eux leurs maisons, leurs commerces et ateliers, leurs terres. Le tout a été bombardé, détruit, pillé, confisqué, des quartiers entiers ont été aplatis par les tirs de roquettes, les systèmes de distribution d’eau et d’électricité sont anéantis. Pour de nombreux réfugiés, il n’y a pas de retour possible à brève échéance; pour la plupart, il faut prendre aussi conscience qu’il n’y aura jamais de retour possible. Sans doute les villages ruinés pourront-ils être reconstruits mais les délicats équilibres religieux et communautaires auront peut-être été balayés pour toujours. Les relations communautaires ont horreur du vide qui aiguise des appétits nouveaux d’extension de zones d’influence et une violence de fait irrémédiable.

Spectacle désolant

A l’approche de l’ancienne ligne de front, les check points se multiplient et les uniformes se diversifient; troupes de sécurité kurdes, irakiennes, milices chrétiennes. C’est le curé du village qui se porte garant de notre libre passage, un volontaire humanitaire américain nous guide dans les ruines.

Villages détruits. Sentiment d’étrangeté absolue à marcher dans ces bourgades désertées, où seules les rues ont été dégagées et déminées, où maison après maison chaque façade est éventrée, laissant voir la trace des combats, mais aussi celle plus prosaïque, des matelas, seaux, chaises brisées, qu’utilisaient les derniers combattants. Les villages étaient chrétiens, les églises ont été saccagées mais leurs structures sont encore debout parce que Daech souhaitait les reconvertir en mosquées ou lieux de rassemblement; les murs portent des slogans anti-chrétiens, certains en allemand promettent exil, mort et décapitation pour les non-musulmans. Pourtant, dans une de ces églises rapidement nettoyées, une foule s’est rassemblée pour fêter Pâques, dans une autre, on célèbre des baptêmes. Etrange, les carreaux des vitraux sont brisés mais les femmes sont d’une élégance occidentale parfaite, robes courtes, corsages généreux, yeux ourlés, bijoux clinquants. D’où ces gens sont-ils revenus pour assister à cette célébration joyeusement désordonnée avec les enfants endimanchés qui courent en tous sens en buvant des sodas?

Du clocher de Batnaya, je regarde au loin les fumées des bombardements sur Mossoul, je ramasse dans les gravats un médaillon au style post-raphaélique représentant certainement une Vierge à l’Enfant. Je le dépose dans le chœur de l’Eglise où l’on a rassemblé, comme un cénotaphe, les grandes pierres sculptées qui ont été fracassées par les djihadistes.

Les autorités locales font ce qu’elles peuvent, comme le font les organisations internationales et les ONG humanitaires. C’est l’Europe, la France, l’Allemagne, l’Italie qui viennent le plus en aide dans cette région, via les institutions onusiennes et de l’Union ou par diverses associations de solidarité chrétienne. Dans les bureaux grandiloquents d’un responsable politique kurde, on souligne l’accueil des réfugiés, qui est indubitable, on insiste sur la pénurie de médecins, d’infirmiers, de médicaments, on note que la population est passée en deux ans d’1,3 million à 2,2 millions d’habitants. Tous évitent de parler du futur, du retour des réfugiés; les problèmes d’infrastructures sont trop importants, les perspectives de pacification politique internationale si aléatoires ou inexistantes.

Le spectacle des camps de réfugiés est désolant; nulle trace de misère ou de pauvreté cependant mais un dénuement quasi aseptisé mais non moins cruel; les femmes vaquent aux tâches domestiques, les hommes sont assis à l’ombre, les enfants rêvassent dans les rues. Ici, il y a de l’eau, de l’électricité, de mini-camions poubelles, des échoppes, coiffeurs, épiciers, restaurants minuscules; des vieilles voitures européennes cabossées encombrent les allées dont plusieurs portent encore le D ou le CH de leurs immatriculations antérieures. Le dispensaire n’est pas loin et est impeccable, les soins de base sont assurés; des colis nourriture, des allocations diverses permettent un niveau de subsistance stable; une camionnette vend des vêtements, les enfants portent des T-shirts Fly Emirates ou même Dolce&Gabbana; les smartphones sont dans toutes les mains. Mais il n’y a rien à faire. Quand 4.000 réfugiés sont rassemblés dans un camp, qu’ils y sont entièrement pris en charge, que peuvent-ils faire de leurs journées? Il est impensable de trouver du travail dans les quartiers environnants pour un tel nombre de personnes.

Ces populations qui ont un des plus vieux passé de l’Histoire dans un pays plusieurs fois millénaire sont maintenant sans futur. Ninive est tout proche, qui vit jadis l’exil des Hébreux.

Reste la solidarité, qui est de notre ressort.

André QUERTON

Catégorie : International

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