En Belgique, les Églises protestantes et évangéliques forment une petite minorité. La revue Eglise de Liège a interviewé Vincent Tonnon, pasteur de la communauté protestante de Lambert-le-Bègue (Liège) et membre de la concertation œcuménique des Églises de Liège. Il nous donne son regard sur le 500ème anniversaire de la Réforme.
Église de Liège : Permettez-moi de commencer par une question personnelle. Étant né de parents catholique et protestant, ils vous ont laissé le choix. Vous êtes donc devenu protestant, pasteur même. Pourquoi ?
Vincent Tonnon : Effectivement, j’ai grandi dans une troisième génération de foyers mixtes, ce qui est tout de même assez exceptionnel. Mes arrière grands-parents (arrière-grand-père catholique et arrière-grand-mère protestante) se sont mariés au 19e siècle, à une époque où ce n’était pas du tout courant. Mes parents se sont mariés avant Vatican II et ont connu toutes les difficultés que la séparation totale impliquait. J’ai donc grandi dans ce double univers : le protestantisme réformé et le catholicisme.
À la maison, on a toujours été très respectueux des deux traditions, et j’ai régulièrement assisté à la messe catholique et au culte protestant. J’ai fait mes études dans un collège catholique sans rencontrer de problème personnel. Mais arrivé à l’adolescence, je me suis posé la question de quel côté je voulais aller. À la suite d’une entrevue avec un père jésuite, selon lui, il s’avérait que j’étais tout à fait « orienté » protestant. Le prêtre m’a demandé alors de faire un choix avant que je ne sois « plus rien du tout ». J’ai donc suivi son conseil, et je peux dire que, si je suis pasteur aujourd’hui, c’est grâce à un père jésuite. (rire)
ÉdL : Et vous n’avez jamais regretté ce choix ?
VT : Non, même si j’ai toujours été très sensible aux questions œcuméniques, je pense que je n’aurais pas pu assumer un ministère dans l’église catholique pour toutes sortes de raisons, mais en particulier parce qu’il y avait des divergences fondamentales par rapport à mes aspirations, par rapport à ma perception de la foi et ma vision ecclésiologique.
ÉdL : Parlons des origines du protestantisme. Pourquoi une partie de la population, notamment en Allemagne, a-t-elle choisi de se séparer de l’Église ? Pourquoi, en 1517, le moine augustinien Martin Luther a-t-il, selon la tradition, affiché ses 95 thèses sur la porte de l’église de Wittenberg ?
VT : S’il est communément admis que Luther a bien placardé ses thèses sur la porte de cette église, là où la légende s’en est emparée, c’est qu’on présente cet acte comme le début de la Réformation. En réalité, la Réforme avait déjà commencé. Luther avait écrit ses thèses bien avant de les pu-blier et les avait d’abord envoyées à son évêque. Ce processus a été moins soudain, mais c’est une question qui reste ouverte.
ÉdL : Mais, à l’origine, il y avait une indignation…
VT : On présente généralement la démarche de Luther comme résultat d’une indignation au sujet du commerce des indulgences. Il est un fait qu’au XVI e siècle, on prétendait pouvoir gagner autant d’années voire des siècles de purgatoire en se procurant des indulgences contre monnaie sonnante et trébuchante. Derrière cela se trouvait la peur de l’enfer, la conviction qu’on n’allait pas directement au paradis, à moins d’être un saint. Il fallait passer par cette période intermédiaire de purgatoire qui angoissait tout le monde et qu’on prétendait pouvoir raccourcir par des actions « bonnes » ici sur terre.
[…] On constate qu’il y a eu des signes avant-coureurs. Luther, qui est un homme de son temps, arrive à l’aboutissement d’un processus qu’on pourrait dire ancré dans la modernité. La Réforme, c’est cela : le signe de l’évolution des sensibilités religieuses qui, avec le progrès de l’individualisation à la Renaissance, va trouver un écho tout à fait favorable. Et puis, des circonstances géopolitiques propres à une situation donnée, un endroit donné, tout d’un coup, vont entrer en résonnance avec des aspirations largement entendues de part et d’autre.
ÉdL : Certains théologiens disent que la Réforme était évitable si l’Église officielle avait réagi autrement. Qu’en pensez-vous ? L’ouverture au dialogue aurait-elle pu éviter le schisme ?
VT : Cela me paraît assez évident. Il est historiquement fondé que Luther n’avait aucune aspiration à créer une nouvelle Église. Loin de là. D’ailleurs, je suis frappé par sa naïveté, au moins au début du mouvement. Il était un homme profondément angoissé, comme tous ses contemporains, par rapport au pêché, par rapport à l’enfer, tout en étant profondément sincère. En remettant en cause ce qu’il considérait comme des dérives qui risquent de détourner les fidèles de la juste voie, en fait, il agit en toute simplicité. Il écrit à son évêque et est convaincu que celui-ci n’est pas au courant de ce qu’on fait et ce qu’on dit en son nom. Sa surprise et d’autant plus grande lorsqu’il est « crossé » par une réponse qui le sidère. Après cette douche froide, il se braque et commence à s’ériger en adversaire d’un système qu’au départ il ne contestait pas en tant que tel.
Il faut se rappeler que Luther a vécu pas mal d’épreuves de sa foi tout au long de sa vie. On peut citer notamment ce pèlerinage à Rome où il devait représenter son ordre. Il a été traumatisé par tout ce qu’il a vu et entendu en cours de route, et notamment par la ville de Rome qu’il s’était imaginée comme la nouvelle Jérusalem sur terre. De là son rêve profond de réformer l’Église. […]

Veillée œcuménique à la Cathédrale de Liège, janvier 2015
ÉdL : Comment voudriez-vous que les chrétiens, aussi bien les protestants que les catholiques, célèbrent ces 500 ans de la Réforme ?
VT : Je ne peux pas parler au nom de tous les protestants, mais à titre personnel, je constate que ces cinquante dernières années, et surtout les acquis du concile Vatican II, ont donné lieu à énormément d’ouverture et de dialogue, de quêtes et de sincérité, de compréhension de l’autre dans sa réalité... Il y a eu des progrès œcuméniques grâce aux efforts des penseurs, théologiens, représentants des instances dirigeantes des Églises dans les domaines structurels, règlemen-taires, exégétiques, théologiques… Et il y a ce qui se vit à la base où on réagit de manière beaucoup plus affective. Entre les deux, il faut bien le reconnaître, il y a un fossé.
Pour moi, le 500e anniversaire de la Réformation est l’occasion de repenser notre rapport à Dieu, les fondements de la foi chrétienne, les idéaux que le Christ a prônés, mais aussi la réalité actuelle qui nous oblige à mettre en avant le dialogue interreligieux, la tolérance et le respect de l’autre. Si nous arrivons à tirer les bonnes leçons des échecs et des erreurs du passé, nous serons capables de nourrir le cheminement de nos concitoyens aujourd’hui.
Propos recueillis par Ralph SCHMEDER (extraits de "Eglise de Liège", janvier-février 2017)

