Tous ceux qui suivaient les informations en janvier 2009 se rappelleront cette fameuse photo qui a fait le tour du monde, de même que les reportages en direct, de cet amerrissage d’un avion sur le fleuve Hudson, face à New-York, avec les passagers debout sur les ailes. Le réalisateur américain Clint Eastwood vient de rappeler ce souvenir au monde, grâce à son film Sully, actuellement en salles. Qu’est-ce que ce fait divers (fait d’hiver aussi puisqu’il faisait – 20° celcius à New-York, ce jour là et que l’eau était à 2°) peut bien recouvrir comme aliments pour la recherche spirituelle de ceux qui, grâce au cinéma, désirent approfondir leur quête d’humanité ?
DIMENSION PASCALE SUR LA VILLE
Au-delà du fait lui-même, si on situe ce sauvetage de 155 personnes dans la durée et la perspective plus large de l’histoire aéronautique récente de la grande cité américaine, on ne peut qu’être frappé du rapport qui existe entre les événements tragiques du 11 septembre 2001 et ceux du 15 janvier 2009. Pour rappel, si nécessaire, en 2001 un groupe de terroristes kamikazes font volontairement crasher deux avions de ligne contre les tours jumelles du World Trade Center, ce qui occasionne la mort de 3000 personnes. En 2009, le commandant de bord de l’airbus A 320 (vol US Airways 1549) fait volontairement amerrir son appareil dans le fleuve Hudson sauvant ainsi la totalité des 155 passagers et membres d’équipage, suite à la perte de ses deux moteurs percutés et détruits par une nuée d’oiseaux, peu après le décollage.
Ce choix est délibéré, justement pour éviter que ne s’écrase à nouveau un avion en plein Manhattan. « Scénario catastrophe qu’aucun New-Yorkais ne voudrait revivre » écrit la journaliste et critique cinématographique Fabienne Bradfer.1 Le dialogue dans le film le souligne également : « Cela fait longtemps que New-York n’avait pas eu une aussi bonne nouvelle, surtout impliquant un avion ! » Ce qui en fait n’est pas très juste puisque dans cette première décennie du XXIe siècle, entre ces deux événements, les avions de ligne ont pu mener à bon port des millions de passagers. Constat significatif : les êtres humains ont besoin de moments symboliques forts et de récits fondateurs pour alimenter leur réflexion. Quelque chose d’essentiel s’est en effet révélé par la mise en tension de ces deux événements : la vie d’une cité, comme celle de chacun, contient le passage « mort-vie », « cendres-lumière », « mal-bien », « péché-salut », passage de l’enfermement du tombeau, que serait devenu cet avion, à la lumière de ces vies sauvées. Une claire dimension pascale, en somme.
LE BON BERGER
Hasard incroyable ! Le véritable nom du commandant de bord de ce vol salvateur s’appelle Chelsey Sullenberger, appelé amicalement « Sully ». Sullenberger… ! On ne peut échapper au constat étonnant : ce pilote, dont la deuxième du patronyme est « berger » a véritablement sauvé, grâce à son sang-froid (en plein hiver !), à son expérience et à sa compétence la vie de tous ses passagers et membres d’équipage. Aucun n’a péri ! Il a risqué non seulement sa vie mais aussi, le film le souligne bien, par tout le procès qui lui sera fait, sa réputation et sa carrière. Un bon berger qui nous fait revenir à l’esprit, (étonnante correspondance comme le dirait Baudelaire), les versets suivants « Les brebis écoutent sa voix. Il appelle ses brebis et les mènent dehors (…) Le bon berger est prêt à donner sa vie pour ses brebis. » (Jn 10,3 et 11) ou encore les versets de psaumes : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. Il me met au repos dans les prés d’herbe fraîche. Il me conduit au calme près de l’eau (…) Je ne redoute aucun mal car tu m’accompagnes, tu me conduis (…) Voilà qui me rassure. » (Ps 23, 1-2 et 4). « Dieu, au secours, j’ai de l’eau jusqu’au cou ! J’enfonce. » (Ps 69,1). On croirait lire mot à mot des extraits du scénario de Clint Eastwood !
Le commandant Sullenberger, en vrai et bon capitaine (« Cela est juste et bon » dit-on en liturgie) est évidemment resté le dernier à bord pour vérifier que tous étaient sauvés alors que l’eau s’engouffrait dans la queue de l’avion et que son copilote le suppliait d’en sortir. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15,13) Et pour corser le tout, le copilote de Sullenberger, lui aussi héros de cette aventure, porte le nom de Jeffrey Skiles. Le mot sky signifie « ciel » en anglais. Vous avez dit : hasard ?
Il faut noter, comme pour relativiser les faits de hasard, que certains, dans la presse francophone ont écrit différemment le nom du pilote de l’avion. On lit ainsi Sullenburger dans la Review d’Elli Mastorou 2 ou Sullenberg dans l’article d’Hubert Heyrendt 3 et l’édito de Jean-MarieWynants 4.
LE MIRACLE DE L’HUDSON
C’est fou ce que les critiques cinématographiques, pourtant peu suspects d’être des engagés d’Église, et encore moins dans l’exercice de leur profession, utilisent des termes religieux à propos de ce film et de l’événement qui en est la source, à la manière dont la presse et le grand public l’ont d’ailleurs fait très rapidement !
Hugues Dayez, sur les antennes radio de la RTBF parlait de « miracle de l’Hudson » et de « rédemption post-eleven » faisant ainsi allusion au drame du 11 septembre 2001. Il parlait aussi de la « face cachée du miracle » en parlant de la grande partie du film de Clint Eastwood consacré à l’enquête et des doutes qu’elle suscite dans l’esprit de Sully.
Fabienne Bradfer reprend également dans son article du Mad/Le Soir 5 l’expression « miracle de l’Hudson » tout comme Hubert Heyrendt dans La Libre Culture 6 Elle cite aussi l’expression aux connotations fort christologiques utilisée par Tom Hanks au cours d’une interview parlant du commandant de bord qu’il incarne: « quelqu’un qui risque sa vie pour sauver celle des autres. » L’éditorialiste Jean-Marie Wynants se fend également et à juste titre de l’expression « sauvant la vie de tous » 7 Et il cite dans ce même papier les mots de « bonne nouvelle » et de « célébration de l’héroïsme ».
UN TEMPS COURT QUI EN DIT LONG
En soi, entre le moment de l’impact des oiseaux contre l’avion et la réussite de l’amerrissage salvateur, il ne s’est passé que 208 secondes (moins de 4 minutes) ! Alors que l’expérience professionnelle du commandant Sullenberger qui lui a permis son exploit est basée sur une carrière de 42 ans et que l’enquête et le procès de Sully par le Conseil national de la sécurité des transports qui l’a longtemps blâmé a duré quinze mois.
Je ne puis m’empêcher de réfléchir, analogiquement, au temps court de la vie publique de Jésus de Nazareth (que les historiens et les exégètes estiment entre deux et trois ans) par rapport au temps bien plus long, appelé « vie cachée » où pendant plus de trente ans il s’est plongé simplement dans la pâte humaine, il s’est inculturé à la vie juive de son époque et à son humanité.
JE NE SUIS PAS UN HÉROS
Ce titre de la célèbre chanson de Daniel Balavoine, sortie en 1990, s’adapte très bien à l’humilité et à la modestie de Sully. Lorsque l’Amérique veut en faire un héros, il rappelle plutôt le rôle essentiel de son co-pilote, des quelques 2000 sauveteurs, plongeurs, infirmiers, policiers, pilotes d’hélicoptères… « Je suis un serviteur quelconque. Je n’ai fait que mon devoir. » (Luc 17,10) Là encore, cela me renvoie à la figure du Christ que la foule veut proclamer roi parce qu’il vient de la nourrir. « Jésus se rendit compte qu’ils allaient venir l’enlever de force pour le faire roi. Il se retira sur la colline, tout seul. » (Jn 6,15). La seule couronne qu’il ne portera sera la couronne d’épine.
Jésus qui n’avait fait que du bien se retrouve cloué sur une croix entre deux bandits. Il est soumis aux crachats, aux coups et aux ricanements des chefs religieux de son époque et de ceux qui les suivent. Là encore, la réflexion au cours d’un ciné-débat, peut être menée à partir du cas du commandant Sullenberger qui est considéré comme un héros par la presse mondiale et par le peuple américain, mais dont son acte et donc son jugement, sa compétence, sa réputation et toute sa carrière sont gravement remis en question par le Conseil national de la sécurité du fait qu’il a fait perdre à sa compagnie d’aviation et donc à la compagnie d’assurance les 97 millions de dollars que coûtent un Airbus A 320.
Qu’est-ce qui a le plus de prix, la vie des gens ou celui d’un avion ? « Mon royaume n’est pas de ce monde (…) Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18,36 et38).
Luc Aerens
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Tous ceux qui suivaient les informations en janvier 2009 se rappelleront cette fameuse photo qui a fait le tour du monde, de même que les reportages en direct, de cet amerrissage d’un avion sur le fleuve Hudson, face à New-York, avec les passagers debout sur les ailes. Le réalisateur américain Clint Eastwood vient de rappeler ce souvenir au monde, grâce à son film Sully, actuellement en salles. Qu’est-ce que ce fait divers (fait d’hiver aussi puisqu’il faisait – 20° celcius à New-York, ce jour là et que l’eau était à 2°) peut bien recouvrir comme aliments pour la recherche spirituelle de ceux qui, grâce au cinéma, désirent approfondir leur quête d’humanité ?