Dorcy Rugamba est un dramaturge, acteur et écrivain rwandais. Pour lui, le théâtre exprime ce qu’est la condition humaine, et sa recherche de spiritualité. Son père, Cyprien Rugamba, homme de théâtre avant lui, a fondé la communauté de l’Emmanuel au Rwanda, avec son épouse Daphrose. Tués pendant le génocide de 1994, leur procès en béatification est actuellement en cours.
Lorsqu’on participe – c’est le mot qui convient – à une pièce de Dorcy Rugamba, on se trouve en présence d’une forme d’art complet. On y entend de la littérature, ou plutôt de l’orature, des chants et de la musique, on y voit de la chorégraphie, de la danse. Parmi ses créations, on peut citer "Rwanda 1994", qu’il a coécrit, ou "Bloody Niggers", une pièce d’une bouleversante puissance. Homme de théâtre, Dorcy Rugamba est également acteur et écrivain. En 2015, il publie "Marembo", un livre consacré à sa famille. Les thèmes qui habitent son œuvre sont les crimes de l’esclavage, les méfaits du colonialisme, la question des identités, bref la condition humaine dans ce qu’elle peut avoir d’obscur, mais aussi de plus spirituel.
Dorcy Rugamba, est-ce que, malgré la haine, la cupidité, l’esclavage, l’homme est un être spirituel?
Oui, profondément, et je crois que c’est la seule voie qui lui est possible. Parfois, on peut penser qu’il n’y a pas d’issue. Mais il reste toujours les armes miraculeuses de l’esprit et par là, il y a toujours un espoir. Quand on regarde le monde, l’Histoire et l’actualité, marqués par la violence, on pourrait se dire que l’homme est damné. On se demande s’il est possible de vivre ensemble, non seulement avec des gens différents, mais même avec des gens qui nous sont parfaitement semblables. Je viens du Rwanda, un pays où il n’y a pas beaucoup d’immigration, quasiment une monoculture, pourtant il s’y est passé ce qu’on sait. Mais d’un autre côté, il y a des gens qui se sont élevés contre la violence, qui ont trouvé à l’intérieur d’eux-mêmes des solutions absolument inédites.
Au Rwanda, des personnes ont accepté de braver la mort avec un courage infini. Elles se sont tenues à ce tabou: "Je ne livre pas quelqu’un, je ne le tue pas, je m'en tiens à cette éthique là. Si vous décidez de mettre un terme à ma vie pour ça, c'est votre responsabilité, pas la mienne, c'est vous qui me tuez, ce n'est pas moi qui me suicide." Ces personnes ont trouvé en elles-mêmes une force plus impressionnante que celle des tueurs, de la machine à tuer.
Je me souviendrai toujours d’une fille, qui s’appelait Céline. Elle passait inaperçue, et pourtant, au moment du génocide, elle s’est tenue face aux tueurs et a accepté la mort qui ne lui était pas destinée pour sauver son ami. Elle est partie comme cela, dans une grâce absolue. Alors on se dit qu’effectivement, peut-être, le chemin spirituel peut nous mener, peut mener chacun, à une force insoupçonnée.
Vos parents font-ils partie de ces personnes auxquelles vous pensez?
Bien sûr. Leur chemin me parle beaucoup. Mon père n’a cessé de voyager autour de cette question de la spiritualité. Il est venu à la foi chrétienne, pour la perdre à un moment donné, et pour y revenir ensuite. Il y a trouvé beaucoup de solutions, pour lui et pour le pays, pour sa famille aussi. C’est un destin qui me parle beaucoup, celui de ma mère également. Je crois que les douze dernières années de leur vie, où ils vivaient leur foi dans la plénitude, leur ont permis de se trouver vraiment, profondément l’un l’autre, de se comprendre, de vaincre les malentendus qui étaient présents au début de leur vie de couple. Mais, sans démonstration, dans la simplicité. Je pense à leur chemin et je crois que c’est tout ce qu’on peut souhaiter à chacun: de se trouver dans ces chemins de spiritualité.
Est-ce que la spiritualité est présente dans vos
créations?
Tout le temps. Essentiellement au théâtre, parce que le théâtre est né du culte, en Grèce. Quand on est au théâtre, ce n’est pas pour entendre un discours, mais pour vivre une expérience, et sans doute pour se confronter au mystère de la vie, ce qu’on appelle la condition humaine, dans le bien comme dans le mauvais.
Au théâtre, on peut évoquer des choses très belles, mais aussi ce qui fait la tragédie des êtres humains. Quand on regarde une tragédie grecque, on est sidérés par le nombre de crimes commis. Mais du constat de ce qu’est la condition humaine doit naître quelque chose, ici et aujourd’hui. Je crois que la spiritualité dans le théâtre est liée au fait qu’elle permet d’apprivoiser les énergies vitales chez chacun. Si on y arrivait vraiment, il n’y aurait plus de violence.
Au théâtre, il s’agit de créer un univers. Il y a une quête qui s’exprime, une invitation, et c’est là que je situe la spiritualité. L’artiste n’est jamais seul. Son acte ne prend sens que s’il concerne tous ceux qui sont présents. Les gens qui assistent à une pièce participent à un acte de célébration. C’est un acte de piété, comme une liturgie.
Dans "Marembo", vous parlez de vos parents, du génocide, mais aussi de votre rapport à Dieu. Comment résumeriez-vous votre parcours spirituel propre?
Ma mère était chrétienne et mon père s’est converti quand j’avais douze ans. Avant, c’était un poète anticlérical. Il a fait le Grand séminaire et l’a quitté en perdant totalement la foi. J’ai fait un peu le même parcours. Dans ce livre, je raconte les discussions parfois très tendues que j’ai eues avec eux, surtout avec ma mère parce que, à l’âge de vingt ans, je me suis converti à l’islam. A ce moment-là, je ne vivais plus avec eux, j’étais à l’université à Butaré, la deuxième ville du Rwanda. Le génocide est arrivé, et le cours de notre vie ensemble s’est malheureusement clôturé là-dessus…
L’idée du déplacement m’a toujours habité, questionné parce que, dans notre famille, il y a toujours eu beaucoup d’allers-retours autour des religions. Aujourd’hui, je fais un chemin qui me permet de brasser cet héritage. Personnellement, je considère que c’est une richesse d’avoir traversé le monde profondément chrétien et le monde musulman. Je suis arrivé à un stade où je n’oppose pas les deux.
Que gardez-vous de l’une et l’autre religion?
J’ai grandi dans une culture chrétienne, et c’est un héritage qui me constitue. Cela m’a aussi permis de faire miennes des choses qui ne sont pas nécessairement de ma culture, et d’apprécier cette part de l’autre. De nombreux jeunes Africains, quand ils découvrent la violence, celle de la colonisation ou du pouvoir, risquent de rejeter des choses qui nous constituent. Le christianisme de ma famille nous a permis de nous accepter tels que nous sommes, à savoir des métis culturels, pour reprendre l’expression de Senghor. Cela m’a permis de faire mien le chant grégorien, les chants classiques et d’être dans cet amour du prochain. Le christianisme, c’est aussi l’humilité.
L’islam, c’était une autre démarche pour moi. C’était comme un voyage, partir vers l’inconnu et se rendre compte qu’il existait un autre rapport à Dieu, où il est moins défini, un Dieu plus lointain et fort. C’est une religion qui est extrêmement exigeante si on cherche à la pratiquer vraiment. Et cette ascèse est une remise en question systématique, par la prière, au moins cinq fois dans la journée. Mais mon rapport avec les deux religions se vit surtout à travers les mystiques. Quand on lit les soufis, par exemple, et la vie de saint François d’Assise, on y trouve beaucoup de similitudes de part et d’autre.
Pensez-vous que, au-delà des instrumentalisations du nom de Dieu, il existe malgré tout une "Réalité ultime", au-delà de tout ce qu’on peut dire à son sujet?
Bien sûr. Quand on constate l’instrumentalisation qui est faite de la religion, et surtout de l’islam, on est tentés de dire que les religions sont mauvaises, et qu’en les rejetant, on obtiendra la paix. Mais c’est oublier l’Histoire, oublier les crimes terribles commis par des gens qui rejetaient la religion, par les nazis, par le stalinisme. La religion peut être une arme terrifiante, parce qu’il y a une force en elle dont se servent ceux qui l’instrumentalisent pour parler à de jeunes esprits. Elle peut cependant aussi nous aider à nous reconnaître les uns les autres.
Je pense que nous recherchons tous Dieu, quelle que soit la définition qu’on lui donne, étant donné que Dieu est l’Être parfait, absolu. Nous cherchons à nous approcher d’une société qui soit la meilleure possible, et l’individu essaie aussi de se perfectionner, donc, d’une certaine manière, d’approcher Dieu.
Propos recueillis par
Christophe HERINCKX

Dorcy Rugamba est un dramaturge, acteur et écrivain rwandais. Pour lui, le théâtre exprime ce qu’est la condition humaine, et sa recherche de spiritualité. Son père, Cyprien Rugamba, homme de théâtre avant lui, a fondé la communauté de l’Emmanuel au Rwanda, avec son épouse Daphrose. Tués pendant le génocide de 1994, leur procès en béatification est actuellement en cours.
