
Ani Balkhian (en noir, au côté d’une volontaire américaine) a décidé de fonder une ONG avec d’autres exilées arméniennes syriennes. © D.R.
Des milliers de Syriens d’origine arménienne se sont installés à Yérévan, en Arménie, pour échapper à la guerre. Il y a cent ans, leurs grands-parents avaient fait le chemin inverse, pour fuir le génocide arménien.
Ani est arrivée à Yérévan en 2012. Elle n’a pas attendu que la guerre en Syrie gagne les faubourgs de sa ville natale d’Alep pour se préparer à partir. La mémoire de l’exil forcé, des persécutions, des marches de la mort qui coule dans le sang de son histoire familiale depuis le génocide arménien de 1915 a très tôt alerté la famille Balkhian sur la catastrophe qui s’avançait à nouveau vers elle comme un destin meurtrier. Lorsque les rumeurs, puis les enlèvements d’hommes aisés se sont multipliés dans la ville syrienne, son mari et elle ont d’abord envoyé un de leur fils à l’étranger. Mais en janvier 2012, le mari d’Ani, propriétaire d’une entreprise de textile a reçu une menace ciblée et personnelle. Elle et lui ont alors immédiatement décidé de quitter le pays. Comme il y a cent ans, ils n’ont emmené que quelques photos de famille, dont celle de la maison familiale en Turquie, bouclé leur bagage et fermé la porte, pour prendre la direction de Yérévan, la capitale de l’Arménie indépendante.
Persécution constante
"Nous pensions que nous resterions quelques semaines, peut-être quelques mois ici", soupire Ani, assise derrière le bureau de l’ONG qu’elle a fondée. "Nous n’avions pris que quelques bagages. A présent, cela fait 4 ans et demi que nous sommes ici et nous ne voyons pas de retour possible dans un avenir proche". Les Balkhian ont d’abord appris qu’une de leurs maisons avait été bombardée. Ils ont ensuite entendu que leur usine avait été dévastée et pillée. Et comme si le pire venait à nouveau de Turquie, ce serait des Turcs qui se seraient rendus responsables du pillage. En territoire syrien? "Oui, ils sont venus jusqu’à Alep et ont chargé sur des camions les machines que nous avions", explique Ani, qui possède des photos de ce pillage, récoltées par des amis aleppins. La famille Balkhian associée à d’autres entrepreneurs d’Alep aurait même déposé une plainte contre les autorités turques. Sans suite pour l’instant. "Le cycle de la violence est de retour", déplore Ani qui cache son regard derrière une paire de lunettes de soleil dont elle ne se départit pas. "Ma mère qui a 96 ans vit ici avec nous. Vous savez comment elle a survécu au génocide arménien? Elle a été trouvée sous une pierre lorsqu’elle avait trois jours, abandonnée par sa mère qui fuyait les massacres turcs de 1919 dans la région orientale de l’Anatolie. Elle est une miraculée. Et avant cela, sa propre mère avait déjà enterré trois de ses enfants dans le désert de Deir Ez-zor, suffisamment profondément pour que les chiens des Turcs ne les déterrent pas." Ani s’interrompt et laisse passer un silence lourd comme une pierre tombale: enfants enterrés, nourrisson pleurant seul dans un désert, spectres faméliques semblent soudain peupler le sous-sol de l’ONG où Ani a installé ses bureaux. Deux jeunes volontaires arméniennes entrent dans la pièce et lui déposent un paquet de lettres à signer. "Mes enfants sont la quatrième génération d’exilés", poursuit la femme accablée à l’évocation de son histoire familiale. "Nous avons un pays, l’Arménie, mais notre histoire est celle d’une persécution constante, tenace, meurtrière. Qu’avons-nous fait pour cela?"
17.000 Syriens réfugiés en Arménie
L’Arménie actuelle, qui a accédé à l’indépendance en 1991, dans la foulée de l’éclatement de l’empire soviétique, est accueillante pour ces nouveaux exilés arméniens venus des déserts arabes où ils avaient trouvé refuge après le génocide en Turquie. Le ministère de la diaspora leur délivre rapidement des papiers, des équivalences de diplômes, couvre une partie des soins de santé, contribue aux frais de scolarité. "Nous ne sommes pas des réfugiés ici", explique Haig, barman à l’hôtel Congress. "Ce n’est pas ma terre natale, car je suis né en Syrie, mais je me sens chez moi ici, j’y trouve un sentiment de sécurité, c’est ma culture, tout est familier pour moi". Les dernières statistiques recensent quelque 17.000 Arméniens syriens installés en Arménie depuis le début du conflit syrien. Beaucoup cherchent à rejoindre de la famille au Canada ou en Europe, mais Haig a envie de rester. "C’est un défi, car la vie est chère et le pays est enclavé, sans accès à la mer et entouré d’ennemis. Mais j’ai envie de tenter ma chance ici." Si l’histoire de l’Arménie actuelle est marquée par l’expérience soviétique et son territoire, amputé de toute sa partie occidentale intégrée à la Turquie moderne, la cohésion du pays repose sur la culture chrétienne et la langue arménienne. La spécicité de cette terre enclavée provient aussi de la diaspora arménienne qui est près de trois fois plus nombreuse que la population vivant dans le pays. Il n’est pas un Arménien qui n’ait un oncle d’Amérique ou un cousin en Europe. Ani qui a décidé de développer son ONG dès les premiers mois de son installation à Yérévan compte d’ailleurs sur leur présence même lointaine pour venir en aide aux exilés de Syrie. "L’une des principales difficultés auxquelles font face les Arméniens syriens est le payement du loyer", explique-t-elle, "ces gens étaient propriétaires en Syrie, parfois aisés, et ils ont laissé leurs biens là-bas, qui sont souvent perdus à jamais". Propriétaires d’usines, notables, artisans, les Arméniens syriens étaient venus dans l’idée de repartir chez eux, mais croyant de moins en moins à un retour possible, ils se retrouvent dans l’obligation de recommencer leur vie à zéro.
La diaspora paye les loyers
A Yérévan, ils font désormais partie du paysage: des restaurants syriens ont ouvert qui amènent dans cette ex-capitale de l’empire soviétique les saveurs épicées et sophistiquées de l’Orient arabe; des artisans, des orfèvres, des bijoutiers ont développé leur savoir-faire; des dentistes ont ouvert leur cabinet. Ani a, elle, décidé de fonder une ONG avec d’autres exilées arméniennes syriennes. "Nous avons eu envie de travailler entre femmes", explique Ani, "nous avons organisé un réseau privé de donations grâce aux Arméniens de la diaspora qui payent le loyer des Arméniens syriens à Yérévan, nous contribuons aussi à payer les billets d’avion de Beyrouth à Yérévan: nous aidons des élèves, des femmes à trouver du travail…" Si certains exilés syriens font encore l’aller-retour entre Yérévan et Alep et tentent de sauver leurs activités, la plupart espèrent seulement que leurs fils n’auront pas la même vie brisée. A Alep, il y avait 60.000 Arméniens, aujourd’hui, il en reste 6.000. Le mari d’Ani, propriétaire de l’usine de textile pillée, fait soudain une entrée dans son bureau. Le dos courbé, l’oeil fatigué, il a tout d’un homme épuisé. Vaincu par le destin tragique du peuple arménien.
Laurence D’HONDT
Aleppo, Compatriotic Charitable Non- Governmental Organization, 11 Northern Ave, Yerevan, tél: 00374 10 545369 mail: [email protected] site: www.aleppo-ngo.org


