Des "mères" qui ne peuvent mettre au monde doivent le faire! Ces femmes, religieuses, sont innocentes, tout comme "leurs" enfants. Il faut continuer à croire et éviter le scandale…
Le dernier film d’Anne Fontaine sort cette semaine sur les écrans. La réalisatrice met en scène une histoire vraie qui s’est déroulée en décembre 1945 en Pologne. Des sœurs bénédictines ont été violées par des soldats soviétiques qui venaient "libérer" leur pays. Quelques mois plus tard, plusieurs religieuses sont sur le point d’accoucher. Comment gérer cela?
Ces religieuses, que l’on appelle "mères", sont donc confrontées à la maternité! Situation impensable et scandaleuse, elles sont condamnées au secret. Personne ne peut savoir à l’extérieur des murs du couvent. Mais comment y accueillir les nouveau-nés? Que faire d’eux et quels gestes médicaux pour les sœurs, alors même que rien ne les y a préparées? Une jeune religieuse, responsable des novices va franchir la clôture et chercher de l’aide dans un centre de la Croix-Rouge. Elle va convaincre la jeune interne Mathilde Beaulieu, chargée de soigner les rescapés français avant leur rapatriement, de venir clandestinement, la nuit, dans le couvent.
Elle y sera confrontée à l’innommable, le viol de guerre et ses conséquences (et ce sujet est malheureusement toujours d’actualité).
Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge), l’interne, athée, va devoir aller au-delà de ses compétences et au-delà de ses forces puisqu’elle devra, elle aussi, cacher quelque chose, ce "travail" de nuit (et l’accouchement n’est-il pas littéralement "travail"?) au risque de subir elle-même les conséquences d’une ronde de nuit dans la campagne! A ses côtés, un médecin juif (Vincent Macaigne) qui ignore tout du travail de sa subordonnée qui l’engagera dans un même combat. Il lui faudra faire appel au plus humain en lui alors même que les valeurs religieuses qu’il découvre lui sont totalement étrangères, voire inhumaines.
Enfin, quelle solution finale peut être trouvée lorsque sonne l’heure du départ? Comment gérer ces naissances inattendues et offrir un chemin d’espérance?
Ce sont ces questions que l’on pourra (se) poser à la vision de ce très beau film d’Anne Fontaine. Elle nous montre des chemins d’espérance dans le plus sordide et le plus inhumain. Ici, les acteurs et actrices sont au service d’un récit poignant dont la bande-son, en particulier le chant des religieuses, nous porte vers des sommets alors même que nous sommes aux portes des enfers!
Charles De Clercq, RCF Belgique
Lien vers la critique complète: https://www.cinecure.be/940
Lien vers les sorties de la semaine: https://www.cinecure.be/804
Anne Fontaine, réalisatrice "Il est important d’aller vers la vie"

Anne Fontaine aborde un sujet délicat dans son film "Les innocentes". Nous l’avons rencontrée.
Votre film "Les Innocentes" relate le viol de religieuses en Pologne, en 1945, par des "libérateurs" soviétiques. Elles qui ont fait vœu de chasteté sont enceintes. Une expérience terrifiante pour elles?
C’est quelque chose de complètement inconnu et terrible. Cela les rend fragiles, car elles ne savent pas quel chemin choisir. L’une d’elles demande à la mère supérieure ce qu’elle doit faire, si elle doit reconnaître cet enfant, ce que Dieu lui conseille. C’est bouleversant de les voir se poser ces questions, différemment pour chacune d’entre elles. Certaines ne peuvent imaginer être mères, pour d’autres c’est le choix fondamental. D’autres encore ne peuvent engager leur foi et la maternité. C’est une question aiguë pour ces sœurs qui se trouvent confrontées à quelque chose d’indicible.
Votre film aborde aussi le rapport au corps. Des religieuses ne veulent pas être touchées. Elles ont peur, c’est angoissant?
C’est comme si c’était l’enfer, le diable qui s’incarnait. Etre touchées n’est pas dans leurs principes, dans leur éducation religieuse. Or Mathilde Beaulieu, jeune médecin, doit toucher leurs ventres alors que c’est sacrilège pour elles. La maîtresse des novices essaie petit à petit de les amener à se laisser toucher et ce médecin comprend qu’il y a une autre dimension qu’il faut respecter. Elle doit trouver un autre chemin pour accomplir ces gestes. C’est une maïeutique. Elle aussi comprend. Elle est troublée par ce rapport à la foi, différente d’une "foi laïque" qui elle aussi peut être très forte.
Il y a aussi son supérieur, un médecin juif et athée qui lui ne comprend pas…
Oui, elle lui cache d’ailleurs ce qu’elle fait, car elle a conclu un pacte avec le couvent qui a peur que la nouvelle se propage, que les religieuses soient livrées à la vindicte populaire, voire tuées. Il apporte de l’humour en cachant son désarroi sous une forme de cynisme, d’ironie drolatique. Il forme un couple avec elle atypique, non romantique. Il est attiré par cette jeune femme. Celle-ci est complètement concentrée par son rapport au couvent et à sa mission extraordinaire. A un moment donné, elle l’amène chez ces religieuses et c’est un choc de culture assez frontal.
Un choc frontal aussi pour la mère supérieure qui va accepter de se laisser bousculer. On la sent vaciller. Entre le bien du couvent et celui des religieuses, elle veut trouver une solution, bonne ou mauvaise – on le découvre dans le film – et elle est confrontée à une chose à laquelle elle n’a jamais été préparée…
Elle prend seule des décisions, elle réfléchit seule. Elle est d’une certaine façon dans sa tour d’ivoire, mais dans sa solitude aussi. Ses choix sont critiquables, terribles, mais en même temps elle croit à la Providence. Elle choisit la voie la moins mauvaise. Ce qui est important, ce sont les sœurs "progressistes" qui vont désobéir à l’ordre tacite, c’est-à-dire le respect de la hiérarchie. Il faut transgresser pour aller vers le salut. Ici désobéir est important, c’est une forme de liberté et d’invention de soi-même. Une forme de désobéissance est nécessaire, car ce qui est important, c’est d’aller vers la vie et vers l’espoir et pas de rester figé dans une position académique…
Propos recueillis par
Charles De Clercq
