Hélène Carrère d’Encausse, de l’Académie française, est une spécialiste éminente de l’histoire et de la politique russes. Dans "Six années qui ont changé le monde - 1985-1991" (Fayard), elle relate les circonstances de la fin de l’empire soviétique et parle aussi de la spiritualité russe et de la politique de Vladimir Poutine.
Hélène Carrère d’Encausse rappelle d'emblée qu'en 1985, l’Union Soviétique était encore un système totalitaire puissant, et on n’aurait jamais imaginé qu’il puisse disparaître comme ça. "Le monde entier en avait peur, et l’empire soviétique couvrait toute l’Europe de l’Est. C’était la Guerre froide. Tout s’est cependant volatilisé en six ans, par la volonté de deux hommes, Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine", dit-elle. Elle poursuit: "Quand le premier est arrivé au pouvoir, le pays était en grande difficulté, mais ce n’était pas visible, parce que les dirigeants soviétiques étaient usés et très médiocres. L’arrivée de Gorbatchev, plus jeune, de bonne formation intellectuelle, a tout de suite donné bonne mine à ce système, et c’est une des raisons pour lesquelles on l’avait choisi. Lui-même savait qu’il avait été porté au sommet pour redonner une solidité au système, moyennant quelques concessions. Mais, pendant un an, on ne peut pas dire qu’on ait vu où il allait ni que lui-même savait où il allait."
La catastrophe de Tchernobyl en 1986 a-t-elle été un événement déclencheur de la chute du système?
Oui, cela été la rupture totale. Mais on n’a pas reconnu cet événement tout de suite, avec les conséquences que cela a amené; on n’a pas fait ce qu’il fallait pour éviter des désastres humains.
Gorbatchev lui-même a d’abord eu un comportement typiquement soviétique: il a commencé par ne rien dire. Or, les vents ont poussé les radiations vers le monde occidental, et le désastre a ainsi été dévoilé aux yeux de tous, y compris des citoyens soviétiques qui ont appris la vérité par les radios occidentales. Pour la première fois, le système soviétique a été pris la main dans le sac, alors que tout ce système reposait sur le mensonge.
Pour Gorbatchev, ça a été un véritable choc. Il était confronté à une société qui, soudain, savait la vérité, et il s’est repris. A partir de là, il a compris que le pays ne pouvait plus continuer comme ça. Il a alors dit: désormais, il y aura la glasnost, c’est-à-dire la parole vraie, celle qu’on prononce ouvertement et à laquelle tout le monde a droit. A partir de ce moment-là, la révolution de la parole était en route. Ensuite, Gorbatchev a annoncé la perestroïka: il fallait reconstruire l’économie. Mais, dans ce système qui était fondé sur le monopole du parti, ça a conduit inéluctablement à une véritable révolution politique, que Gorbatchev lui-même a lancée en 1988, en organisant des élections semi-pluralistes.
Une dynamique s’est alors développée dans l’Europe de l’Est communiste. La Pologne et la Hongrie en ont profité pour avancer dans la voie de l’émancipation. Parallèlement, les républiques soviétiques ont commencé à exprimer leur volonté de souveraineté, et ça a conduit à leur indépendance, entre 1988 et 1990. Il y a eu un processus de décomposition qui s’est opéré de l’intérieur, par le choc des transformations, ce que Gorbatchev n’a pas anticipé. Il avait par contre compris qu’il était dans un contexte international très dur, une compétition avec les Etats-Unis. Pour son programme de modernisation, il lui fallait un changement. Il s’est alors engagé dans un dialogue avec le monde occidental, qui va conduire à liquider la Guerre froide.
Aujourd’hui, on assiste à un regain de tension entre l’Occident et la Russie, à travers les crises ukrainienne et syrienne. Que faut-il faire pour éviter une nouvelle Guerre froide?
Vous avez raison, les Occidentaux n’ont pas compris ce qui s’est passé depuis 1990 et du coup, ils ont une vision tout à fait fausse de la Russie. Ils n’ont pas compris qu’il y a eu deux révolutions. Celle que Gorbatchev a enclenchée, et qui a mis fin au totalitarisme soviétique, et celle de l’émancipation des peuples de l’Europe de l’Est, que Gorbatchev a acceptée. Il a délibérément supprimé le Pacte de Varsovie (l’alliance militaire de l’U.R.S.S. et des pays d’Europe de l’Est, ndlr.), à condition que l’OTAN n’en tire pas profit.
Au 20e siècle, aucun empire n’a été liquidé pacifiquement. Mais là, c’est le cœur de l’empire qui a dit: "prenez votre liberté". C’était le mot de Boris Eltsine: "prenez autant d’indépendance que vous pourrez en digérer". Après cela, la Russie a simplement voulu continuer son destin historique, tout en gardant un espace de relations internationales avec ses anciennes possessions. Les Russes ont pensé que tout cela serait compris et que, par conséquent, l’OTAN n’irait pas aux frontières de la Russie pour la surveiller et garder un climat d’hostilité.
Or, tout cela n’a pas été possible, ce qui a engendré une frustration très profonde. Il y a eu une incompréhension délibérée, parce que c’était compréhensible, lisible. On n’a pas voulu voir, et on s’étonne que les Russes aient des sentiments mêlés à l’égard de cette incompréhension…
Quand Vladimir Poutine, un homme éduqué par le parti, a été appelé au pouvoir par Boris Eltsine en 2000, le pays était complètement décomposé, à la suite du démantèlement du système soviétique. Cela a conduit à des excès, à la mafia, à l’accaparement de la richesse nationale par des individus sans scrupules, au chaos. Quand Poutine est arrivé, la demande sociale était de remettre de l’ordre, économique mais aussi public, et il l’a fait. Vladimir Poutine a décidé de reconstruire la puissance russe, de construire un espace de relative sécurité, de non-mobilisation anti-russe à ses frontières.
On assiste à une renaissance de l’Eglise orthodoxe russe depuis la fin du communisme. Quelle est aujourd’hui son influence en Russie?
Le système soviétique recouvrait complètement la formation mentale de la société. Quand il s’est écroulé, l’Eglise existait souterrainement. Les seuls lieux où elle exerçait de l’influence, c’était dans des paroisses, où il y avait parfois des saints à leur tête, comme le père Alexandre Men.
Quand le système s’est effondré, les responsables ont bien compris que le pays ne pouvait pas vivre sans un ressort spirituel, et le pouvoir s’est appuyé sur l’Eglise.
L’Eglise russe contribue aujourd’hui, comme par le passé, à conférer une identité nationale à ce pays. Quand on va dans les églises orthodoxes en Russie, il y a une jeunesse. Pour elle, l’Eglise est un lieu où il se passe quelque chose. C’est une explication du monde pour une jeunesse qui est inquiète, qui n’a pas de référence.
Il y a donc à la fois un élan social incontestable et une volonté du pouvoir. A côté de cela, il y a une demande d’églises à laquelle il est difficile de faire face, surtout en ce qui concerne la formation des prêtres. Il n’y a personne pour les former. Il y a un clergé à faire renaître, mais il y a aussi une puissance matérielle de l’Eglise qui est troublante, il faut le reconnaître. Le passage du statut où l’Eglise était un martyr, à celui d’Eglise d’Etat n’est pas très heureux.
Propos recueillis par Christophe Herinckx
Lire l'interview complète dans l'hebdomadaire Dimanche n° 44 du 13 décembre 2015)

