Changer de mentalités, changer de paradigmes


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Changer de mentalités, changer de paradigmes
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
6 min

privotMichael Privot est islamologue, il est aussi le Directeur du Réseau européen contre le racisme (Enar) et co-auteur de "Tareq Oubrou, profession Imam". Il nous livre son analyse des attentats de Paris.

Michael Privot insiste sur le contexte et les clés de lecture indispensables pour comprendre le Coran. Il regrette l'absence de contre-discours pour répondre à l'idéologie extrémiste prônée par Daech. Changer nos mentalités prendra du temps, insiste-t-il. Aujourd'hui, il faut un changement de paradigme politique. Ceux partis combattre en Syrie ont la haine contre notre société qui ne leur a jamais donné leur place. La société n'a pourtant jamais été aussi riche qu'aujourd'hui, la question fondamentale à se poser est de voir comment redistribuer les richesses et comment faire en sorte que tout le monde puisse participer à la hauteur de ses talents et recevoir une juste part en retour. Il faut retourner au niveau des politiques publiques, estime encore l'islamologue, et un investissement massif dans l'éducation. En parallèle, il faut que les musulmans, eux-mêmes, travaillent sur leur paradigme, qu'ils refassent eux-mêmes une analyse honnête des discours théologiques, de la pratique jurisprudentielle, etc.

En tant que musulman et en tant que Directeur du Réseau européen contre le racisme, comment réagissez-vous aux attentats commis à Paris?

Le réseau européen contre le racisme s'est déjà engagé depuis pas mal de temps et encore plus depuis les attentats contre Charlie Hebdo pour rappeler la nécessité de la prévention. On ne peut pas faire l'économie de ce que j'appelle "les causes Macro", c'est-à-dire, le délitement de nos sociétés en Europe qui pousse des tas de gens vers des idéologies radicales et extrêmes. Je mets dans un même continuum les gens qui se rapprochent de l'extrême droite ou des droites ultra populistes jusqu'aux djihadistes. Pour moi, il n'y a pas de différence de nature mais une différence de degré. On est devant un mouvement très large.

Ce vaste mouvement touche tout le monde et dépasse les questions de religion. C'est en cela qu'il faut pouvoir analyser la responsabilité des discours et des mouvements qui peuvent se réclamer de l'islam pour perpétrer ces atrocités.

En tant que musulman, il faut analyser les causes sociales et analyser notre responsabilité en interne. Depuis 30 à 40 ans, les communautés musulmanes de par le monde ont subi l'injection massive de différentes variantes de la pensée salafiste qui est une pensée extrêmement polarisante: eux et nous, les mécréants, il ne faut pas se mêler ensemble, la démocratie est mauvaise, on surinvestit le halal, etc. C'est tout un ensemble de choses qui ont permis de donner un habillage plus ou moins théologique à des gens qui se sentaient en position de rupture par rapport à leur classe ou leur diaspora dans les sociétés occidentales. Il y a eu une conjonction extrêmement malheureuse de ces deux phénomènes en tout cas en ce qui concerne l'Europe.

Aujourd'hui, il faut pouvoir reconnaître ça, et reconnaître que dans un certain nombre de théologies musulmanes, si elles ne nourrissent pas la violence, elles ne donnent en tout cas pas de contre-discours.

Vous faites allusion aux différentes clés de lecture qu'il faut avoir en lisant le Coran?

Bien sûr, pour lire le Coran, comme pour lire tout livre sacré, il faut une clé de lecture. Celle de Daech est une clé de lecture ultra violente, frustrée qui va y chercher les pires abominations. Il faut promouvoir une clé qui soit positive, d'amour, de liberté, de respect de tous. Cette clé existe bien sûr mais elle ne tient pas le haut du pavé. C'est bien là qu'est le problème. Ces discours-là ont très peu de relais à l'intérieur des communautés. La plupart des imams ne sont pas des gens qui prêchent la haine comme on l'entend dans certains discours politiques, mais ce sont des gens qui n'ont pas de contre-discours qui peuvent répondre à ceux qui ont la haine. On manque de gens comme Tareq Oubrou, comme Rachid Benzine ou Bajrafil qui ont un discours qui essaie d'apporter quelque chose. C'est maintenant qu'ils émergent alors que la grande majorité des diffuseurs de discours islamiques en France, en Belgique ou aux Pays-Bas ont été connectés à la matrice salafiste pendant ces 30 à 40 dernières années.

Face à ce manque de contre-discours, vous prônez le dialogue interreligieux et le fait de ne pas céder à la terreur?

Le calcul de Daech est très pervers. Ils attaquent de manière indiscriminée, tout le monde y passe, il n'y a pas une communauté qui est à l'abri. Ils comptent aussi sur la haine que les gens vont avoir contre les musulmans pour leur dire "rejoignez-nous car nous pouvons vous défendre". C'est une stratégie de rupture qu'ils sont en train de promouvoir par tous les moyens. L'antidote aujourd'hui, c'est vraiment de s'engager dans le dialogue interreligieux et interculturel. Les responsables politiques et les intellectuels ont une responsabilité phénoménale dans ce moment de l'Histoire d'éviter les discours stigmatisant. Les discours qu'on voit apparaître aujourd'hui parlent de "barbares", de "raclures". Non! Quand on dit "barbares", on n'a rien compris car on déshumanise complètement l'autre. On rentre alors dans la même logique que Daech quand ils parlent d'"eux et nous", quand ils disent que la vie du mécréant ne vaut rien.

Aujourd'hui, c'est en montrant ce que l'on est, c'est en montrant nos valeurs qu'on va avancer. Ca c'est notre véritable force dans la société. En même temps, si on montre qu'on respecte les valeurs "incarnées", y compris dans le combat et la lutte qu'on va mener contre Daech, cela contribuera à faciliter le travail de ceux qui, en interne, doivent faire évoluer les discours.

Vous avez déjà évoqué la nécessité de changer de paradigme pour que la société change. Est-ce au niveau politique, au niveau spirituel?

C'est à tous les niveaux, chacun à son niveau de responsabilité. Aujourd'hui, il faut un changement de paradigme politique. Même si j'entends des discours qui disent que l'islam est responsable, qu'il faut dépasser les questions sociales. Non, les questions sociales, elles sont là, documentées par ceux qui partent en Syrie, qui montrent qu'ils ont la haine contre la société qui ne leur a jamais donné leur place. C'est une question de se dire qu'on est des citoyens comme les autres, qu'on a tous les mêmes droits et les mêmes devoirs. On ne va pouvoir tarir cette frustration qu'en changeant les paradigmes. La société n'a jamais été aussi riche qu'aujourd'hui, la question fondamentale à se poser est de voir comment redistribuer les richesses et comment faire en sorte que tout le monde puisse participer à hauteur de ses talents et recevoir une juste part en retour. Il faut retourner au niveau des politiques publiques qui aident tout le monde, c'est la question de l'investissement massif dans l'éducation, une réorientation stratégique pour sortir des énergies carbonées car ça permet de développer de l'emploi local sur tout le territoire européen. C'est de ce changement de paradigme-là qu'il faut parler sinon on va continuer à parler des mêmes choses d'ici 5-10-15 ans.

En parallèle, il faut que les musulmans eux-mêmes travaillent sur leur paradigme, qu'ils refassent eux-mêmes une analyse honnête des discours théologiques, de la pratique jurisprudentielle, etc. et amènent un autre paradigme. J'attire l'attention sur les travaux, par exemple de Rachid Benzine, qui fait un travail de fond pour remettre les choses dans leur contexte et qui permette de comprendre que: "oui, crois ce que tu veux mais ne viens pas faire dire que c'est le Coran qui te fait croire des choses qui ne sont venues que bien plus tard." Pouvoir se réapproprier cela, c'est déjà fondamental mais ça va prendre du temps. Il n'y a pas que "quickfix".

Propos recueillis par Sophie TIMMERMANS

 


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