En ce week-end de Toussaint, les visiteurs du cimetière où reposent proches, famille ou amis se feront plus nombreux. Sur ce terrain de mémoire et de patrimoine, des changements sont à l'œuvre. Ils touchent à la gestion raisonnée de ces lieux souvent oubliés.
"Apprendre à vivre, c'est apprendre à mourir. Les sages nous l'ont enseigné, seriné. Cependant, ni la mort ni le soleil ne se regardent en face. Aucun doute, la mort affrontée, la mort à laquelle on acquiesce offre à l'existence son surcroît d'élan et de fougue." Par ces mots, la poétesse Colette Nys-Mazure saluait en 2010 une "pendaison de crémaillère" d'un genre particulier. Celle d'une pierre tombale pour un homme bien vivant, soucieux du patrimoine funéraire et désireux de préparer sa sépulture (1).
Dans notre société moderne, voilà qui relève pratiquement du tabou. La mort, on évite d'en parler, de la montrer. On tente de l'oublier. Elle n'en est pas moins absolument inévitable et finalement partie intégrante de la vie. Quoi qu'il en soit, elle impose aux collectivités de se pencher sur la gestion de ses morts comme de ses vivants.
Si les sépultures relèvent de concessions privées et de la responsabilité des familles, les communes sont en charge des espaces publics que sont les cimetières. De récents décrets au niveau régional wallon (2009 et 2014) les incitent à rétablir une gestion dynamique de ce domaine, comme elles géreraient un quartier de leur territoire. Car nombre de cimetières étaient pratiquement tombés dans l'oubli. La Région bruxelloise n'a pas encore voté de décret régional, mais compte s'inspirer de ce qui se passe en Wallonie.
Des lieux oubliés?
On comprend, à entendre Xavier Deflorenne de la Cellule de gestion du patrimoine funéraire en Wallonie, que l'histoire des mentalités n'est pas étrangère à la manière de considérer ces lieux d'inhumation et de mémoire. Ainsi par exemple, la Deuxième Guerre mondiale et ses quelque 60 millions de morts semblent avoir provoqué un rejet de la mort, comme si on voulait l'éloigner. La fusion des communes a mis à mal l'administration des cimetières - quelque 3.500 en Wallonie et 25 en Région bruxelloise.
Aujourd'hui, par contre, on peut constater comme un mouvement de sollicitude pour ces lieux dédiés aux défunts. Les visiteurs se feraient moins rares dans les allées, qu'ils viennent saluer un proche décédé, se recueillir, découvrir une partie de l'histoire locale, un coin de paysage... Des tombes se remplissent d'objets, autant de signes visibles d'un passage sur le site. Surtout, la détermination de quelques-uns - dont Xavier Deflorenne - engage à reprendre en considération ces lieux abandonnés.
La récente législation incite les communes à ré-envisager leur manière de considérer ces lieux, ainsi qu'à s'adapter à notre époque où l'inhumation n'est plus la seule voie choisie, où différentes convictions religieuses et philosophiques se côtoient, où la préservation de l'environnement est à l'agenda (lire ci-dessous), etc.
En phase avec notre époque
Les pratiques évoluent. Il s'agit dès lors d'en tenir compte dans les infrastructures funéraires. Columbariums - édifices destinés à recevoir les urnes - et zones de dispersion des cendres voisinent avec les aires d'inhumation. Des parcelles dites des étoiles sont aussi aménagées pour accueillir les fœtus décédés entre le 106e et le 180e jour de grossesse. Par ailleurs, des parties entières de cimetières sont laissées à l'abandon, faute de gestion des fins de concession. Des ossuaires sont conçus pour préserver les ossements exhumés des tombes dont la concession a expiré.
Comment apporter davantage d'humanité aux alignements de petits casiers où se logent urnes et cercueils? Comment éviter que les aires de dispersion ne se muent rapidement en un sol fatigué? Comment envisager des alternatives à l'extension perpétuelle de la surface cinéraire? Comment préserver le patrimoine funéraire qui est riche de pierres bleues belges ou de schistes ardennais, d'art déco, de monuments en souvenir d'hommes et de femmes qui ont marqué l'histoire…?, se demande Nicolas Servais, chargé de mission chez Ecowal pour conseiller les communes en matière de gestion écologique des cimetières. Ces préoccupations et bien d'autres, le législateur a dû les considérer et les communes se doivent aujourd'hui d'y veiller.
Une responsabilité partagée
Les acteurs sont nombreux, de l'aménagement du territoire au patrimoine en passant par les travaux ou la propreté publics. Dans ce maillage où la transversalité est de rigueur, le métier de fossoyeur est à reconsidérer comme une profession experte et précieuse. Et Xavier Deflorenne d'évoquer la mise sur pied de formations spécifiques.
La période de la Toussaint est critique pour les gestionnaires de ces lieux de recueillement et de mémoire particulièrement délicats à gérer tant la charge symbolique qui les entoure est importante. La période est aussi propice à rappeler que les agents communaux ne sont pas les seuls responsables du visage qu'affichent nos cimetières. Tout un chacun est partie-prenante - au travers de la manière dont nous considérons, entretenons et fréquentons ces lieux.
Catherine Daloze
(1) Jacky Legge, figure connue du Tournaisis.
Cet article a été publié dans le mensuel En Marche (édition du 15 octobre). Il est repris avec l’autorisation de la rédaction. Vous pouvez les lire dans son intégralité et avoir plus d’infos sur les cimetières labellisés sur le site www.enmarche.be (rubrique: société/environnement).

