Un voyage papal intense


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Un voyage papal intense
Par Jean-Jacques Durré
Publié le
9 min

21654381576_31ca191435_bDurant six jours, le pape François a séjourné de l'autre côté de l'Atlantique. Un voyage qui lui a permis d'aborder de nombreux thèmes et de diverses classes sociales. Décryptage.

Que retenir du voyage du pape? Beaucoup de choses, même si certains des thèmes abordés devant les différents publics venus l'écouter sont connus. Ce sont ceux qui tiennent à cœur au pape et à l'Eglise. Mais, ce qui est important, c'est d'avoir pu aussi les prononcer dans des enceintes où de telles paroles sont généralement absentes.

Ainsi, le déplacement à Cuba est loin d'avoir été anodin. On sait que le réchauffement des relations américano-cubaines doit beaucoup à la diplomatie vaticane. En visitant les deux pays, François a voulu démontrer que le processus entamé doit se poursuivre et que l'ouverture de Cuba doit se concrétiser.

A Cuba, appel au dialogue et à la diversité

La venue du pape a aussi redonné espoir aux Cubains, surtout à la jeunesse. Son discours a eu pour message essentiel de les inviter à ne pas s’enfermer dans les idéologies, mais de cultiver une "amitié sociale" par la "capacité d’accepter celui qui pense différemment". En s'adressant ainsi à la jeunesse cubaine, François a voulu se montrer constructif face à une société marquée par des décennies de dictature. Et s'il n'a pas voulu heurter de front le régime en place à La Havane, son appel au dialogue et à la diversité des opinions a été certainement entendu par les dirigeants du parti unique qui ne reconnaît aucune opposition.

Aux pays de l'Oncle Sam, deux discours du pape François étaient particulièrement attendus. Celui prononcé devant le Congrès américain, dans l'enceinte du pouvoir législatif - une "première" pour un pape - et celui devant l'assemblée générale des Nations-Unies.

Devant les élus, le successeur de Pierre a abordé les problèmes que connaît le monde, et tenu aussi à mettre le doigt sur les maux de la société américaine. Un discours habile et tout en finesse, pour ne pas heurter, mais qui a eu pour mérite de rappeler quelques vérités (lire Discours au Congrès: le pape réveille le rêve américain).

Examen de conscience à faire

Devant l'assemblée générale de l'ONU (lire Devant l’ONU, le pape invite à la «sauvegarde de la maison commune»), François a notamment fustigé les interventions politiques et militaires qui n’ont pas été coordonnées entres les membres de la communauté internationale et qui ont des conséquences néfastes: au Moyen Orient, en Afrique du Nord et dans d’autres pays africains, mais aussi pour les chrétiens et d’autres groupes culturels ou ethniques. "Ces réalités", a-t-il affirmé avec force, "doivent constituer un sérieux appel à un examen de conscience de la part de ceux qui sont en charge de la conduite des affaires internationales."

Le point d'orgue de cette visite des six jours a été bien évidemment la 8e Rencontres des Familles. Un rendez-vous qui a permis au pape de répéter l'importance de la famille malmenée, à quelques jours de l'ouverture du Synode qui lui est consacré. "Sans la famille, même l’Eglise n’existerait pas", a souligné François. Il n'a cessé d'inviter à regarder les situations familiales à l’œil nu, avec le plus sincère réalisme. Voilà pour les discours officiels.

Des rencontres diverses et fortes

Mais ce voyage a aussi été ponctué d'autres moments, où le pape a pu par une parole, un geste, montrer son attention aux plus faibles, notamment, mais aussi envers ceux qui ont parfois été marqués par des faits graves. Ainsi, François s’est adressé avec une grande affection aux religieuses américaines. Or, on sait que durant de nombreux mois, les relations ont été très tendues entre Rome et l'une des principales organisations américaines de religieuses, la Leadership Conference of Women Religious (LCWR - Conférence des supérieures de congrégations religieuses des Etats Unis). Des paroles qui montrent qu'aujourd'hui les relations sont normalisées. "Femmes fortes, combatives; armées de cet esprit de courage qui vous place en première ligne dans l’annonce de l’Evangile… A vous, religieuses, sœurs et mères de ce peuple, je voudrais dire merci, un merci très grand et vous dire aussi que je vous apprécie beaucoup", leur a dit François, démontrant ainsi qu'une page était tournée.

Par ailleurs, entre deux grands discours, celui devant le Congrès à Washington et celui au siège des Nations unies à New York, le pape a prononcé d’autres allocutions pastorales, devant des auditoires très différents. Dans la capitale américaine, à peine sorti du Capitole, où l’avaient applaudi les élus américains, le pape a retrouvé des sans-abri dans l’église Saint-Patrick, au centre de la capitale fédérale. L’occasion d’une brève méditation, lue cette fois dans son espagnol natal - traduit en simultané - devant une assistance où siégeaient beaucoup de Noirs américains. Le "pape des pauvres" a cherché à soutenir leur foi et leur courage, comparant leur sort à celui de Joseph qui n’avait nul endroit où amener Marie lorsqu’elle devait enfanter. Avec eux, il a prié le Notre Père. Mais ses propos ont eu aussi une forte tonalité sociale. "Nous ne pouvons trouver aucune justification sociale ou morale, aucune justification quelle qu’elle soit, pour le manque de logement", a-t-il déclaré, ajoutant: "Il y a beaucoup de situations injustes".

Canonisation du premier saint d'origine hispanique

C'est à Washington qu'a eu lieu aussi la canonisation de Junípero Serra, premier saint hispanique de l'Eglise nord-américaine: il faut savoir que près de la moitié des catholiques américains sont d’origine hispanique. Si le pape François a suscité l’enthousiasme au sein de la population américaine, cette canonisation équipollente (sans miracle reconnu) de Junípero Serra est loin de faire l’unanimité. L’évangélisateur de la Californie est un franciscain espagnol du XVIIIe siècle, théologien réputé, missionnaire en Amérique du Nord. La majorité des grandes villes de Californie - San Diego, Los Angeles, San Francisco - ont été fondées par des missionnaires catholiques, notamment par le père Serra. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir éradiqué la culture des indiens locaux. La Congrégation pour la cause des Saints a répondu à ces critiques en soulignant que Junipero Serra était certes un homme de son temps, mais qu’il s’était fait au contraire l’avocat des populations autochtones auprès des autorités politiques et militaires et risqué sa vie pour eux. Junípero Serra a dénoncé les traitements inhumains infligés aux Indiens, il s’est opposé à leur mise à mort même lorsque les indiens ont tué ses frères missionnaires, il a essayé de les préparer au choc des civilisations inévitable en raison de l’avancée de la colonisation européenne.

A New-York, toujours marquée par les attentats du 11 septembre 2001, le souverain pontife s'est rendu à la cathédrale Saint-Patrick. L’archevêque de New York, le cardinal Timothy Dolan, avait convié les riches donateurs de la toute récente restauration de ce qui est considéré comme l’église-mère des catholiques américains. Le pape s'est rendu au mémorial de Ground Zero dans le sud de Manhattan, site des attentats afin de participer à une rencontre interreligieuse. Il a expliqué, en termes forts et poétiques combien "la lumière peut jaillir des ténèbres dans ce lieu chargé de symboles", rendant hommage à l'héroïsme de ceux qui ont donné leur vie et faisant part de son espérance que la présence des différents leaders religieux soit l'occasion de "réaffirmer le désir d’être des forces de réconciliation".

21750829992_2a6604dd6a_mPoint d'orgue de cette visite: Philadelphie où se tenait les 8e Rencontres mondiales de la Famille. "Ne laissez pas votre enthousiasme pour Jésus, pour l’Eglise, pour nos familles, et pour la famille plus grande de la société se dessécher", a conclu le pape lors de cette rencontre. Mais, là aussi, François a tenu à marquer un temps fort: il a rencontré un groupe de victimes d'abus sexuels commis par des membres du clergé ou par des membres de leur famille. L'entretien a duré une heure et s'est déroulé au séminaire Saint-Charles Borromée à Philadelphie, juste avant que le Saint-Père ne rencontre les évêques présents à la rencontre mondiale des familles. "Vous avez beaucoup souffert dans un passé récent, en prenant sur vous la honte de certains de vos frères qui ont porté préjudice à l’Eglise et l’ont scandalisée dans les plus vulnérables de ses membres", a-t-il dit. Le pape avait déjà abordé aussi cette douleur la veille dans son discours aux évêques américains les prévenant qu’ils devraient rendre compte de la gestion de ces crimes dans leur diocèse. Une responsabilisation dans la ligne de celle promue par la commission pontificale pour la protection de l’enfance présidée par le cardinal Sean O’Malley, archevêque de Boston.

Autre temps fort de la dernière journée du pape aux Etats-Unis, la visite qu’il a effectuée à des détenus dans une prison de haute sécurité de la banlieue de Philadelphie, la Prison Curran-Fromhold, un centre carcéral où sont enfermés près de 3.000 prisonniers, le plus important du district de Philadelphie. François a rencontré une centaine de prisonniers dans le gymnase de l’établissement, leur apportant des mots de réconfort et de proximité mais a aussi dénoncé une société qui ne ferait rien pour réhabiliter ses détenus. "Toute société, toute famille, qui ne peut pas partager ou prendre au sérieux la peine de ses enfants, et voit cette peine comme une chose normale est une société 'condamnée' à demeurer otage d’elle-même", a dit le pape, qui a porté une violente charge contre une prison qui ne serait pas un lieu de rédemption, de réhabilitation: "Cela fait mal de voir les systèmes carcéraux qui ne se préoccupent pas de soigner les blessures", a lancé François, "de soulager la peine, d’offrir de nouvelles possibilités. Cela fait mal de voir des personnes qui pensent que ce sont seulement les autres qui ont besoin d’être nettoyés, purifiés"!

Dublin, un choix qui n'est anodin

Après une messe célébrée devant 1,1 million de personnes pour clôturer la 8e Rencontre mondiale des familles de Philadelphie, le pape a créé la surprise en faisant annoncer par le président du Conseil pontifical pour la famille, Mgr Vincenzo Paglia, que l’édition prochaine de cet événement se tiendrait en 2018 à Dublin. Un choix personnel du pape, qui n'est pas anodin, loin de là. L'Irlande a une forte tradition catholique, mais celle-ci a été fortement érodée par le scandale des abus sexuels. L’Eglise catholique y est affaiblie aussi après le récent référendum sur le mariage homosexuel. Choisir Dublin pour accueillir la prochaine rencontre mondiale des familles rappelle que le pape François pense que la famille est menacée aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur. Il avait d'ailleurs défendu à la tribune de l’ONU, une loi morale inscrite dans la nature humaine elle-même, qui comprend la distinction naturelle entre un homme et une femme. Le vote massif des Irlandais, le 22 mai dernier, en faveur d’une révision constitutionnelle pour autoriser le mariage homosexuel (le «oui» l’avait emporté à 62%) a illustré la prise de distance de la population avec l’Eglise, en particulier des jeunes. "Une défaite des principes chrétiens, une défaite pour l’humanité", avait alors réagi le cardinal-secrétaire d’Etat Pietro Parolin.

Bref, on le constate, ce dixième voyage du pape a tenu toutes ses promesses, mélangeant des discours diplomatiques, habiles mais forts, et des allocutions et visites plus pastorales qui ont permis au pape François de montrer à quel point les défis de notre société le préoccupent et combien la défense des plus faibles, des exclus et des marginalisés restent sa priorité et celle de l'Eglise.

J.J.D.

© Photo: L'Osservatore Romano

Lire le message d'au-revoir du pape à l'Amérique


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