Alors que la contestation se poursuit au Burundi, l’Eglise tente de trouver une issue à la crise. Pour Consolata Baranyizigiye (photo), coordinatrice de la Commission Episcopale Justice et Paix, « le problème n’est pas ethnique mais politique ».
A l’origine des manifestations à Bujumbura, il y a la décision de l’ancien leader des rebelles Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat comme président de la République et ce, malgré la mise en garde de l’opposition et de la société civile dont la Conférence des évêques catholiques du Burundi, ainsi que de la communauté internationale toute entière. En quelques mois de temps, la question du troisième mandat a profondément divisé la société burundaise. Et malgré les interdictions, les opposants manifestent chaque jour. Une situation qui a entraîné la mort d’au moins huit manifestants, des dizaines de blessés et surtout la fuite de quelque 35000 réfugiés, partis se mettre à l’abri dans les pays voisins. Ce qui ne manque pas d’inquiéter ces derniers et les Nations Unies qui craignent que ce conflit interne ne dégénère et n’embrase toute la région, déjà fort fragilisée.
Après un séjour en Belgique, Consolata Baranyizigiye, coordinatrice de la Commission Épiscopale Justice et Paix au Burundi, n’osait pas prédire comment la situation allait évoluer. Selon elle, « plusieurs scénarios sont possible ». « Ce qui est nouveau », nous a-t-elle confié, « c’est que cette division affecte aussi le parti majoritaire, le Conseil National pour la Défense de la Démocratie-Forces pour Défense de la Démocratie : plusieurs leaders du CNDD-FDD ont dénoncé le troisième mandat, mais ils ont tous été écartés entre temps. »
Pas de doute que ce troisième mandat va à l’encontre de l’accord d’Arusha d’août 2000, qui a mis fin à la guerre civile éclatée après l’assassinat du président élu Melchior Ndadaye en 1993. Cet accord stipule que le Président de la République « est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels. » Mais la constitution approuvée par après par référendum semble moins claire sur ce point et les supporters de Nkurunziza argumentent qu’il a été élu en 2005 par le Parlement et se présentera fin juin donc pour une seconde fois au suffrage universel des Burundais. Qu’est-ce qui pousse le CNDD-FDD à s’opposer obstinément à l’accord d’Arusha, à la constitution ainsi qu’à la pression internationale et populaire ?
Jadis, Pierre Nkurunziza était un président très présent parmi la population et dès lors fort populaire, mais ses promesses de progrès social et économique n’ont nullement été tenues. Le Burundi demeure parmi les pays les plus pauvres au monde ; la vie quotidienne des dix millions de Burundais, dont la moitié à moins de 25 ans, est dure et désespérante. Et entretemps, le pays reste parmi les plus corrompus au monde. Il semblerait qu’une petite élite autour du président entend rester au pouvoir coûte que coûte, sans doute par peur de poursuites judiciaires si un jour une justice indépendante voyait le jour au pays. Malgré le processus électoral en cours, le CNDD-FDD s’est transformé dans les faits en parti unique. Par ailleurs, l’opposition au Burundi a toujours été faible et divisée.
Mais cela semble évoluer … Il n’est pas impossible que certains partenaires – comme les Eglises – quittent la Commission Electorale Nationale Indépendante (Céni) si celle-ci entérine la candidature de Nkurunziza et que cela reporte le calendrier électoral de quelques semaines, mais Consolota Baranyizigiye ne pense pas que l’opposition se retranchera dans un boycott des élections comme elle l’a fait en 2010. « C’est pourquoi il faut continuer à investir dans des éléments renforçant la confiance de la population dans ce processus électoral », dit-elle.
Reste évidemment la crainte que les manifestations en faveur ou contre le troisième mandat brigué par Pierre Nkurunziza dégénèrent davantage ; le pays déplore déjà plusieurs morts depuis l’annonce de sa candidature. « L’Eglise a toujours condamné toute violence, que ce soit de côté de l’opposition ou des forces de l’ordre », poursuit Consolota Baranyizigiye. Jusqu’à présent, l’armée semble se comporter comme une armée républicaine, mais il est clair que la police est infiltrée par des éléments des « Imbonerakure » – les jeunes du CNDD-FDD que certains n’hésitent pas à appeler des « milices dangereuses » – ainsi qu’éléments des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) déguisés comme policiers. « Pourtant, le conflit n’est pas ethnique », assure Consolota Baranyizigiye, « mais purement politique. »
Benoit Lannoo

