Dans l’élection présidentielle qui se profile en Egypte, le maréchal al-Sissi, chef de l’armée et homme fort du pays, fait figure de favori. Il est celui qui a contribué à la destitution du président Morsi. Dans ce contexte, faut-il voir le danger de l’émergence d’une nouvelle dictature?
Figure marquante de la résistance égyptienne depuis Nasser, l’écrivain égyptien Gamal Gitany ne partage pas cette crainte. Il estime que les Frères musulmans ont bafoué l’Egypte profonde, en laissant s’implanter une culture étrangère et violente. Dans son dernier livre, Sémaphores, il parcourt son pays en train, un pays sur lequel il porte un regard autobiographique et imaginaire.
Gamal Gitany est l’une des mémoires littéraires du monde égyptien. Il a inscrit ses pas dans ceux du grand écrivain Naguib Maghfouz, tout en donnant à son œuvre une personnalité plus intimiste et philosophique. S’inspirant davantage de la tradition narrative arabe que du roman occidental du 19e siècle, il est l’auteur d’une vingtaine de livres dont la plupart ont été traduits. Mais il a aussi durant toutes ces années été un résistant acharné à toute forme d’autoritarisme, celui de Nasser, de Sadate, de Moubarak et récemment des Frères musulmans.
Vous êtes depuis toujours un auteur engagé. Vous avez fait de la prison sous Nasser, dénoncé la corruption sous Moubarak et enfin, vous vous êtes insurgé contre la mainmise de la religion sur la vie et la liberté, mise en place sous le pouvoir de Mohammed Morsi issu des Frères musulmans. Serez vous un éternel opposant?
Non, l’espoir est vraiment revenu avec la Révolution de janvier. Cette révolution a apporté un changement fondamental: la population égyptienne n’acceptera plus la dictature. La jeunesse qui a été à l’origine du mouvement de la place Tahrir se remet en mouvement chaque fois qu’un nouveau pouvoir tente de s’imposer sous une forme dictatoriale. C’est ce que nous avons vu en juin l’an dernier lorsque le mouvement Tamarrod a chassé les Frères musulmans du pouvoir. Si la jeunesse n’est pas formée pour prendre le pouvoir, la parole qu’elle a conquise, s’exprime à travers une multitude d’expressions: les manifestations politiques et ses mots d’ordre, mais également les dessins, les chansons, la littérature, l’art. Ces formes d’expressions ont aujourd’hui un véritable impact sur la société, alors qu’autrefois, elles n’en avaient pas. Elles sont capables de mettre tout un pays en émoi.
Quels sont les ressorts nécessaires pour faire bouger la population égyptienne?
Comme dans les autres pays, il y a la dureté de la vie. Mais en Egypte, il y a également un attachement à sa culture et une tradition d’Etat civil fort. Hosni Moubarak avait créé un profond désespoir dans la société parce qu’il n’y avait pas de débouchés économiques pour la jeunesse et que tout était scellé et corrompu. Mais les Frères musulmans ont commencé à attaquer la culture du pays. D’abord, ils n’ont pas respecté certains principes fondateurs de l’Etat égyptien comme la sacralité des frontières. Du temps des Pharaons, c’était déjà sacré. Les Frères musulmans ont passé un accord avec le Soudan en rétrocédant un petit territoire, ils ont laissé le Hamas s’installer au Sinaï. Ils ne croient pas au concept de la patrie: pour eux, un musulman malaisien vaut mieux qu’un égyptien copte. Deuxièmement, ils ont agressé la culture égyptienne profonde, en laissant les femmes, les Coptes se faire humilier, tuer. Enfin, ils ont tenté de transformer les institutions fondatrices de l’Etat: l’armée, l’éducation, l’irrigation. Ces domaines ont tous été lentement privatisés, ‘frérisés’ au profit des Frères musulmans. On était en train d’assister à un démantèlement de l’Etat.
Les Frères musulmans sont actuellement emprisonnés, réprimés, torturés. N’est ce pas un retour répressif qui vous inquiète?
Non, car ce sont eux qui, après chaque prière du vendredi, se mettent à casser, brûler, violer. Que voulez-vous faire? Faut-il leur tomber dans les bras?
Vous justifiez cette répression, alors que vous avez toujours été un opposant à la violence?
Je dis que l’Egypte ne peut accepter l’importation d’une culture violente dans ses rues. Elle doit pouvoir se défendre contre cela. L’armée en Egypte n’a jamais été perçue comme source de danger, mais de protection. Elle est fraternelle avec le peuple. Elle l’a montré à de nombreuses reprises.
Vous dites que les femmes ont été bafouées. Quel est leur rôle aujourd’hui?
Elles se sont réveillées avec la seconde révolution de juin lancée par le mouvement Tamarrod. Ce sont elles aujourd’hui qui ont soutenu le renversement des Frères musulmans et qui soutiennent le maréchal Sissi. Elles sont au cœur du rejet des Frères, car elles se sont senties atteintes dans leur dignité mais aussi dans le rôle économique qu’elles ont en Egypte. Elles sont souvent le moteur économique des familles, surtout dans les très nombreuses familles monoparentales.
Vous soutenez l’idée que le maréchal Sissi peut apporter une réponse aux aspirations démocratiques du peuple égyptien?
Oui, absolument. C’est un homme né dans la Vieille ville du Caire. Il est pieux et connaît le peuple du Caire. Il a aussi une bonne connaissance des rouages étatiques puisqu’il a été aux Renseignements pendant une décennie. En sortant de l’ombre, il n’a fait que répondre au désir du peuple égyptien de se sentir protégé et respecté dans sa culture profonde, millénaire. Mais s’il se met à avoir un comportement dictatorial, il sera rejeté comme les autres.
Propos recueillis par Laurence D'HONDT

