C’est un peu froidement, d’une oreille souvent distraite, que l’on écoute en Carême le texte des tentations de Jésus au désert.
Le sens nous en semble connu, congelé dans une habitude. On fait bien sa petite prière après l’avoir entendu pour faire comme monsieur le Curé l’a répété cette année encore: "Jésus, que je ne cherche pas à m’enfermer égoïstement sur mon avoir; mon Dieu aide-moi à te faire confiance, à m’abandonner à toi; ô Seigneur guéris-moi de la tentation de dominer au lieu de servir… Ne pas chercher à posséder, ne pas chercher à mener ma vie par moi-même en me prenant pour Dieu, ne pas chercher à m’élever au-dessus des autres". Voilà qui est fait, l’affaire est bouclée: ce texte est un corps froid, j’en sais bien la signification - prier là-dessus se fait un peu mécaniquement. Morne texte, méditation grisâtre comme la couleur d’un ciel de Carême…
Il est temps cette année de reprendre à neuf notre lecture de ce passage: dégageons un peu la couche de poussière spirituelle qui a fini par se déposer sur notre ouïe intérieure. Mettons-nous tout nus, comme si nous n’en savions rien, devant le texte de l’Evangile de Matthieu (4, 1-11) que l’Eglise nous propose en cette année liturgique. Laissons-nous un peu surprendre par ce vieux texte trop connu, faisons comme si nous étions pour la première fois devant lui. Voici un texte nouveau, que je ne connais pas!
Un texte qui doit nous étonner
Première surprise, pour qui veut bien s’émerveiller un peu et se laisser défriper par le souffle puissant de ces versets: ce n’est pas une, mais deux, mais mille approches de ce texte dont regorge la tradition. Non! ce n’est pas devant la procession bien rangée de l’avoir, du pouvoir et du valoir que se plie cet Evangile! il y a cent, il y a mille rayons qui sortent de ce passage lumineux, si éblouissant qu’aucun foulon sur terre ne peut obtenir un tel éclat.
C’est dit! cette année je ferai mon Carême uniquement sur cette Parole de Dieu que je croyais connaître, je vais me laisser étonner par ce texte comme si c’était la première rencontre. Rien que dans la chaîne d’or des innombrables commentaires que les pères du désert, les pères de l’Eglise et les grands docteurs en ont donné, se trouve une richesse d’interprétation si vaste que nous pouvons passer quarante jours au moins à explorer le prodigieux filon de ce texte gorgé de sens. Chaîne d’or qui se prolonge aujourd’hui, par tant d’auteurs spirituels, tant de recherches exégétiques, et même une interprétation spécifique du Catéchisme de l’Eglise catholique (§§ 538-540).
Ici, certains commentent les aspects sans nombre du sens littéral de ce texte: trois fois, comme Pierre, Jésus est tenté mais lui ne tombe pas - comme devant Pierre, Jésus dit à Satan de reculer; certains comprennent que le diable tente Jésus par les psaumes parce que Jésus habite les psaumes, prie les psaumes, vit dans le désert par et dans les psaumes… Certains remarquent que les tentations vont croissant, qu’il s’agit là d’un texte dramatique au scénario plein de suspense: on monte de plus en plus, du plat désert au temple élevé, puis la très haute montagne, les tentations elles-mêmes vont croissant… d’autres encore comprennent que les trois tentations éclairent de l’intérieur l’Eucharistie, la Passion du Christ, et sa Royauté. D’autres encore comparent ce passage aux autres versions des autres Evangiles.
Dans cette direction-ci, d’autres, que l’on ne peut dénombrer, méditent tous les aspects spirituels de ce texte gorgé comme un fruit mûr de multiples significations: Jésus achevant en lui-même l’Histoire sainte du Peuple hébreux, Jésus qui accomplit la Loi, Jésus qui incarne Israël, Jésus nouveau Moïse…
Venez par ici: bien d’autres lectures encore sont possibles, qui insistent sur la fécondité de ce passage pour la vie morale, ascétique, ou mystique: comment dans le combat spirituel c’est la Parole de Dieu qui est notre recours face aux tentations; comment dans la société d’aujourd’hui Dieu nous appelle à nous centrer sur Lui plutôt que sur notre voiture, notre carrière, notre petite vie bien rangée qui ne songe qu’à son épargne pension ou à décider du quand commence et termine la vie; comment le diable connaît lui aussi l’Ecriture et combien c’est en Jésus seul qu’elle s’éclaire. Certains sortent du texte les trois citations du Deutéronome que fait Jésus, et les méditent elles seules comme en un chapelet à trois grains. Que de liens aussi entre ce texte de tentations et le Notre Père, ou Gethsémani, voire même la multiplication des pains après laquelle on veut faire de Jésus un Roi.
Bien d’autres lecteurs dans la Tradition ont encore montré dans les veines de ce texte des pépites pour notre désir de Dieu: l’abandon à Dieu, la confiance à Dieu, l’attente fervente de son Royaume font de ce texte une charte de siècle à venir, un petit traité de l’espérance.
Tant de fils d’or tissent ce texte noirci par les cierges de notre piété routinière. Durant ce temps de Carême, dégageons du temps, de la patience, de la curiosité pour réapprendre les multiples voies qui s’ouvrent dans ce passage: la voie du texte lui-même de la lettre des tentations, longuement ruminé; la voie de l’esprit de ce passage bouilllonnant, qui foisonne en tant d’allégories et d’images; la voie de l’action à laquelle nous pousse ce passage biblique, afin de grandir dans notre vie d’amour avec Dieu; la voie enfin de l’espérance nourrie par ces versets qui sont une source abondante de grâces.
Parmi toutes ces innombrables approches, dégageons-en peut-être une au moins qui renouvelle de manière privilégiée notre regard et donne à notre vie intérieure un nouvel élan. Par exemple celle-ci: les tentations de Jésus chez Matthieu sont d’abord une méditation passionnée de l’identité de Fils de Jésus. Matthieu commence par la généalogie de Jésus, il est fasciné par la figure paternelle d’adoption de Joseph, il se laisse éblouir avec Jean le Baptiste par l’identité de Fils bien aimé de Jésus. La méditation des trois tentations nous amène à contempler le mystère trinitaire lui-même avec l’Esprit cité au début du texte: "si tu es le Fils de Dieu…" C’est au cœur de la vie du Dieu Père, Fils et Esprit que nous plongent ces lignes brûlantes. Qui s’approche du Christ en tentation s’approche du feu.
Emmanuel TOURPE (IET)

