Andrea Riccardi : « Les chrétiens ont eu trop peur de la sécularisation »


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Andrea Riccardi : « Les chrétiens ont eu trop peur de la sécularisation »
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
10 min

andrea_riccardi_sant_egidio_governo_montiLundi 21 octobre, Andrea Riccardi a été le premier conférencier de la saison 2013-2014 des Grandes Conférences Catholiques. A la tribune, il a abordé le thème "Christianisme et globalisation". Il a accordé une interview exclusive aux Médias Catholiques Belges Francophones (mcbf.be) et à nos confrères de Kerknet.

Si Andea Riccardi a été ministre du gouvernement de Mario Monti, dont il préside toujours le parti politique en Italie, il est surtout connu comme le fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, qui est une réalité chrétienne dynamique également implantée dans notre pays, entr’autres à Anvers, Bruxelles et Liège. Historien émérite de l’Université de Rome, Andrea Riccardi est un éminent connaisseur de l’histoire de l’Eglise catholique, de la papauté et de l’histoire religieuse et politique de la Méditerranée. Il vient de publier un livre sur le nouveau pape "La Sorpresa di Papa Francesco" (La surprise du Pape François). Il porte un regard plein d’espérance sur le nouveau pontificat de François, mais n'hésite pas à aborder les défis qui attendent le souverain pontife et l’Eglise.

Chaque pape arrive avec son histoire, son caractère, sa spiritualité et son expérience. Est-ce particulièrement le cas pour le pape François?

Le changement de pape est toujours un grand stimulant pour l’Eglise catholique pour ne pas être conservatrice et centrée sur elle-même. C’est typique du catholicisme. Il y a une continuité, mais il y a aussi des nouveautés et même des ruptures par rapport au passé. Il faut essayer de se syntoniser avec le message qu’apporte un nouveau pape. C’est parfois difficile, mais c’est aussi beau. Il y a un danger dans l’Eglise catholique: faire comme si le pape n’était pas là. C’est le cas quand on part du présupposé que l’on connaît bien soi-même sur ce qu’est l’Eglise. Voilà le vrai traditionalisme. Voilà de quoi il s’agit lorsque l’on parle de la "communio" entre le pape et les évêques: la communion avec le message que porte le pape.

Ce pape semble vouloir changer beaucoup de choses…

Il ne faut pas réduire cela à quelques réformes structurelles. Le conseil des huit cardinaux ne doit pas seulement se pencher sur la réforme de la curie; il doit aussi conseiller le pape dans la conduite de l’Eglise universelle. La vraie nouveauté est d’avoir un pape qui n’est pas "vaticano-centriste". Il vient de l’autre bout du monde. C’est un pape de la périphérie qui croit en la valeur de l’Eglise. Pour lui, le pape et la curie ne doivent pas être les plus importants, mais ils sont au service des grandes périphéries. Le plus important est la communion entre Rome et l’Eglise universelle. Ensuite, la curie a aussi perdu un peu de sa splendeur. La qualité du personnel n’est plus celle d’autrefois. Dans l’interview avec les journalistes au retour de Rio de Janeiro, le pape a dit que les ‘vieux curiaux’ n’existaient pratiquement plus: ceux qui font leur travail dans la discrétion, avec un engagement sans faille, dans les coulisses. Le pape a nommé "la cour" comme étant la lèpre de la papauté. Certains pensent qu’il s’agit d’une déclaration irresponsable. Je ne pense pas que le pape le soit. Durant ses six premiers mois, il a montré qu’il était à la fois décidé et prudent. Il a respecté une priorité: d’abord parler de Dieu et de l’Evangile au peuple. Et les gens le suivent en cela. On a pu le voir à Rio et on le voit tous les jours à Rome.

La syntonie entre ce pape et Sant’Egidio semble grande. Car si le pape parle souvent de la périphérie, c'est également un sujet qui vous tient à cœur.

Sant’Egidio est née dans la périphérie. La rencontre avec les pauvres n’a pas eu lieu dans le quartier du Trastevere, mais dans la banlieue de Rome, comme à Primavalle et Garbatella. Nous parlions alors souvent des "périphéries urbaines et humaines". Le terme appartenait au vocabulaire de l’époque. Nous étions convaincus que l’Eglise devait renaître dans la périphérie. Mais c’était déjà le cas avant les années 1960. C’était le rêve des prêtres-ouvriers après la deuxième guerre mondiale. Mais, c’est vrai , il y a une grande sensibilité commune avec ce pape.

Dans votre livre La Sorpresa di Papa Francesco, vous décrivez Jorge Bergoglio comme un homme de la rencontre. Mais avant d'être pape, il n’avait pas beaucoup voyagé.

En effet, et il ne parle pas beaucoup de langues, seulement l’Espagnol et l’Italien, et un peu d’Allemand. Mais Buenos Aires est une grande ville, une sorte de prolongation de l’Europe. C’est une ville pluraliste avec la présence d’Arméniens, d’Ukrainiens, de Russes et de beaucoup de juifs. Buenos Aires est différente de nombreuses villes d’Amérique latine. Une ville comme Lima ne connaît pas cette diversité ni la même ouverture.

La grande suprise du Pape François ne fut possible que grâce à cette autre grande surprise, le renoncement à la papauté de Benoît XVI?

Ce fut un vrai choc et à Rome, une expérience traumatisante pour de nombreuses personnes. On n’y était pas préparé, mais dans une perspective historique, il faut souligner que ce fut un acte humble et clairvoyant. Cela a permis le changement. Le pape Benoît XVI avait compris qu’il n’avait plus l’énergie nécessaire pour permettre des changements. Certains se sont réjoui de cette démission pour de mauvaises raisons, en parlant d’un affaiblissement de la papauté. L’Eglise catholique ne doit pas être "papocentriste", mais dans un monde globalisé; la papauté a une grande valeur. Le pontificat de Benoît XVI doit encore être étudié. Il s’agit plus qu’une parenthèse entre le pontificat grandiose de Wojtyla et les débuts sympathiques du pape François. Je pense que le geste d’humilité de Benoît XVI a recueilli une grande sympathie et une grande appréciation, même dans les milieux où on ne l’avait pas bien compris.

Le pape François n’a pas peur du mot "révolution". N’est-ce pas aller trop loin?

Cela fait partie du vocabulaire d’une certaine génération. Cela montre sa grande volonté et sa conscience qu’il faut changer le monde. En Argentine, il était un grand critique du capitalisme sauvage. C’est un homme qui veut changer le monde, mais d’une autre manière que celle de la politique.

Selon vous, comment se déroulera la réforme de la curie romaine?

Cela doit être plus que fusionner quelques bureaux. Il est nécessaire de former le personnel. Pour le moment, n’importe qui peut venir y travailler. Le personnel n’est pas choisi sur base de ses compétences. Il n’y a, par exemple, pas de période d’essai, ni pour les prêtres ni pour les laïcs. Rome doit être repensée car elle ne fonctionne plus comme elle devrait.

J’ai déjà souvent dit que le Saint Siège et la curie romaine, ne pouvaient pas être comparés avec une organisation internationale, comme on le fait trop souvent. Il est, par exemple, important pour ceux qui y travaillent d’avoir aussi une tâche pastorale dans la ville, afin que ce ne soit pas un petit monde fermé sur lui-même. Le pape François donne souvent l’exemple du cardinal Casaroli, secrétaire d’Etat, continuait son travail pastoral dans les prisons de Rome. C’est absolument nécessaire.

Dans certains milieux anglo-saxons, on critique surtout le caractère trop ‘italien’ de la curie romaine. Quel est votre avis ?

Le caractère italien a diminué lors des dernières décennies. Mon point de vue à ce sujet n’est pas déterminé par le fait que je sois Italien, mais bien par le fait que l’internationalisation du personnel de la Curie n’a pas toujours été heureuse. Ce n’est pas si simple de faire travailler ensemble, dans le même bureau, un Congolais, un Américain, un Italien et un Coréen. Surtout s’ils n’ont pas développé un même langage religieux et humain. Pour moi, ce qui est essentiel, c’est que les personnes qui sont à la Curie aient un lien avec l’Eglise de Rome. Et Rome n’est aujourd’hui plus seulement italienne. C’est une ville avec beaucoup de migrants. Mais que l’Italien reste la langue véhiculaire, me paraît nécessaire. Le Saint Siège est lié avec l’Eglise locale de Rome. Ce n’est pas simplement une organisation internationale comme la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation, qui a aussi son siège à Rome. La question aujourd’hui n’est pas tellement celle de l’internationalisation ou de la centralisation, mais bien que la curie ait une vision. Quelle est par exemple la vision de la curie sur l’Irak? Le plus important est que la curie respire avec des poumons mondiaux, qu’elle développe une vision globale. A ce niveau, la moindre qualité du personnel joue un grand rôle. Auparavant, on invitait à Rome les "grands" de l’Eglise. Pensez par exemple aux cardinaux français Roger Etchegaray, Paul Poupard ou Eugène Tisserant. Il s’agissait de grandes figures.

Certains rêvent d’un troisième Concile du Vatican. Vous aussi?

Mettre en pratique un concile peut durer de cinquante à cent ans. Je suis d’accord avec le pape François que dans certains domaines, peu de choses ont été faites après le Concile Vatican II. Et qu’il y a donc encore beaucoup de travail.

"Christianisme et globalisation" est le titre de votre conférence aux "Grandes Conférences Catholiques" de Bruxelles. Pourquoi avez-vous choisi ce thème?

La globalisation est la réalité par excellence de notre époque. Elle a un impact énorme vis-à-vis duquel le christianisme doit aussi se positionner. De nouveaux horizons s’ouvrent. Il y a la rapidité de la communication, les flux migratoires… tout cela influence notre identité. Nous ne pouvons plus penser comme "Italiens" ou "Belges". La place des grandes villes devient toujours plus importante avec la globalisation.

Comment voyez-vous l’avenir du christianisme en Europe?

Nous avons eu trop peur de la sécularisation. Après le Concile, on a voulu construire l’Eglise comme une communauté parfaite, et non comme peuple de Dieu. D’un cléricalisme préconciliaire, on a évolué vers une nouvelle sorte de cléricalisme où les prêtres expliquaient aux gens comment former une communauté chrétienne. Il y avait, par exemple, peu de respect pour la dévotion populaire. Il fallait former une "petite Eglise" parfaite; mais on oubliait d’aller à la rencontre des gens. Lorsque ceux-ci étaient en difficulté, il n’y avait plus de prêtre pour les accompagner.

Le pape François veut clairement donner un nouvel élan missionnaire…

Il est évident que le pape doit faire face à des résistances et celles-ci ne viennent pas seulement des traditionalistes. Il y en a une plus grande encore, celle de la paresse. Il y a un large refus de sortir des paroisses, des structures, des institutions. Le pape François demande d’ouvrir les portes et de sortir.

Dans la grande Asie, les chrétiens sont une petite minorité, mais dans des régions traditionnellement chrétiennes, cela devient de plus en plus souvent le cas.

L’Eglise peut être une minorité, mais pas un ghetto. Il n’y a qu’une seule manière d’être missionnaire pour l’Eglise: communiquer l’Evangile, la solidarité avec les pauvres et le dialogue avec les autres. Ces trois éléments vont ensemble. Le dialogue est important parce que l’Eglise ne peut pas vivre seulement de conflits. Lorsqu’elle entreprend un combat politique ou culturel, elle perd toujours quelque chose, c’est-à-dire une part de sa force d’attraction. Il faut veiller à ne pas se retrouver en ‘contraposition’. Evidemment, elle doit conserver ses valeurs et parfois, mener un combat. Mais il faut bien y réfléchir car la résignation peut s’installer quand on perd un combat ou penser que le monde est mauvais. Le monde n’est ni bon ni mauvais, c’est notre monde.

Sant’Egidio a récemment annoncé que la prochaine rencontre interreligieuse pour la paix dans l’esprit d’Assise aura lieu à Anvers. Pourquoi ce choix?

Ce sera cent ans après le début de la Première guerre mondiale qui fut la mère des guerres modernes. La Belgique, pays neutre à l'époque, fut victime de l’agression des puissances et se retrouva pour quatre ans sur les champs de bataille: ses cimetières de guerre sont connus mondialement. Et la Belgique est aussi le cœur de l’Europe. Je parlerai de la prière pour la paix avec mon ami Herman Van Rompuy. Le choix d'Anvers se justifie par le fait qu’elle est une importante ville portuaire. Le port signifie une ouverture sur le monde. C’est une ville européenne moderne avec une population multireligieuse, mais aussi avec une présence séculière importante. Le dialogue fait partie de l’ADN historique d’Anvers, mais aujourd’hui, par la présence de beaucoup d’immigrés, il est encore plus important.

Propos recueillis par Jan De Volder et Olivier Lins


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